Annals of the university of craiova




НазваниеAnnals of the university of craiova
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Дата28.11.2012
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L’Héautontimorouménos



Le monde est mon champ de jeux. Les mots sont mes jouets. J’ai vu que dans cet espace désert où j’agis à ma guise, le beau, la bien-aimée, le bien que de vains espoirs et des plaintes incessantes accompagnent, ne sont qu’un doux rêve qui finit trop tôt. Mes folies parfois plaisantes, parfois douloureuses qui m’entraînent de tous les côtés doivent être le fruit de mes rêves. Vous qui savez très bien les rêves de mes folies qui nourrissent mon cœur, vous devez très bien savoir aussi les femmes que j’ai appelées d’une voix vibrante venant des profondeurs de mon cœur, les jeux d’amour que j’ai goûtés, qui ont ravivé mes blessures. Vous savez bien que les brides et éperons ne peuvent me retenir. Mon beau destin, mon implacable destin. Parfois je perds mon chemin. Je ne ressens ni regret, ni amertume. Je n’écoute personne, je suis un vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte [...] esprit vaincu, fourbu ! [...] vieux maraudeur. (« Le Goût du néant ») je crie d’une voix qui m’est trop chère. Qu’Apollon m’en veuille s’il le désire, j’inscris le nom de ma très belle bien-aimée aux hémisphères nord et sud, de l’Est à l’Ouest, du Nord au Sud. La plus belle femme de mes rêves, maîtresse des cieux de mon champ de jeux. Comme il est bon de partager avec toi, sous l’effet d’un vin magique, tout instant dans ta majestueuse, chaude et excitante chambre à coucher. Comme tu sais si bien m’emplir de la lumière de tes yeux, traîtres même dans les coins les plus sombres. Je recrée l’amour et la volupté. Mais, après des pleines journées librement vécues, cet amour et cette volupté même ne suffisent à nous sauver de ce sombre, impitoyable monde mortel auquel nous sommes attachés par une épaisse chaîne. Je ne me suis pas encore vengé de celui qui m’a mis dans cet état. Mes pensées d’amour et de volupté, mon cœur débordant d’amour me privent parfois de la femme que j’aime tant. Ton visage devient imperceptible à cause du soleil et de l’ombre. Ton beau visage, ta voix, ton haleine, ta marche harmonieuse semblent se voiler. Le soleil s’est couvert d’un crêpe. Emmitoufle-toi d’ombre. Je sais que mes paroles sont vaines, mais je vais tout de même les prononcer. Sois muette, sois sombre [...] plonge au gouffre de l’Ennui. Je t’aime ainsi ! Pourtant si tu veux aujourd’hui, comme un astre éclipsé qui sort de la pénombre, te pavaner aux lieux que la folie encombre, c’est bien ! [...] jaillis de ton étui.

Toi la déesse des cieux ! Ta peau est encore plus blanche que le lait. Tes joues sont flambantes. O mon cher Belzébuth, je t’adore. Allume ta prunelle à la flamme des lustres ! Allume le désir dans les regards des lustres. Tout de toi m’est plaisir, morbide ou pétulant. Sois ce que tu voudras, nuit noire. Rouge aurore. (« Le Possédé »)

Tes regards amoureux que je ne pouvais oublier nuit et jour s’effacent de mes yeux fatigués. Tu n’épingles plus des fleurs sur ta belle poitrine alors que je me meurs. Je ne ressens que pitié. Je comprends maintenant que la colère de Zeus empêche que soit éternel notre amour. Mais je vais quand même reprendre mes forces. Je vais construire des palais, des châteaux. Je vais raconter de tout cœur mes craintes et mes soupirs. C’est ainsi que l’a voulu le destin. Je vais sauter sur mon cheval. Tu tiendras les brides et moi une épée et un bouclier. Je ne suis pas encore mort. Je reprends mes forces. La madone est encore en vie. J’avance sur mon cheval, la tête haute. J’aperçois une lumière sur les collines lointaines qui ravive mes yeux de passion et de joie. Je ne sais qui l’a ainsi désiré. Mais mes yeux sont maintenant tristes, larmoyants. Vous voyez bien que le monde est mensonger et lâche. Je cache dans mon cœur tous les espoirs éphémères et toutes les folies. Je ne fais que penser, je vieillis, ce me semble. Qui sait où elle est à présent ? Sous quel déguisement se trouve son beau corps ? Dans ce monde trompeur, ainsi je parle aujourd’hui, je parlerai autrement demain. Comme il me plaît. Ne vous indignez donc pas. Même si on se moque de moi, je ne regretterai rien trop longtemps. Je n’aurai point honte d’avoir été trompé par le diable. Est-ce que j’ai vraiment honte de moi-même dans ce monde ? Mes incohérences, mes folies, mes regrets, mes peurs, et le pire, mes obsessions, mes incessantes questions, mon angoisse. D’où est-ce que je viens ? Où m’entraîne mon destin? Qui suis-je ? Je me rappelle maintenant bien: je gagnais auparavant toutes les courses. C’était moi qui lançais les flèches le plus loin. C’était moi qui maniais le mieux l’épée. Malgré la douce fraîcheur du matin je ne participerai pas au concours d’épée aujourd’hui. D’ailleurs je n’arrive pas à voir le loin. L’odeur des fleurs qui poussent au pied de la montagne ne m’enivre plus. Que c’est triste. Tout est en désordre. J’ai jeté gauchement à la mer telles des statues maudites tous les trésors en argent et en or qui m’ont été offerts, quand moi j’étais en bonne santé, quand l’amour me donnait encore des forces. Que cela aurait été beau de mourir à cette période de ma vie. Tout le temps que j’ai passé agissait donc contre moi. La sottise, l’erreur, le péché de la lésine, occupent nos esprits et travaillent nos corps et nous alimentons nos [...] remords, comme les mendiants nourrissent leur vermine. D’après moi, il s’agit bel et bien du Diable qui est en nous; ou bien d’une bande de diables qui ronge notre cervelle comme des millions de vers. C’est toujours ce Diable qui tient les brides. Nous sommes facilement piégés. Nous descendons chaque jour une marche vers l’Enfer. Nous descendons sans aucune peur du gouffre et des gémissements étouffés. Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents, les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants. [...] Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde ! […] dans un bâillement avalerait le monde. C’est l’Ennui ! L’œil chargé d’un pleur involontaire. (...) Tu le connais lecteur, ce monstre délicat, - Hypocrite lecteur, - mon semblable, - mon frère ! (« Au Lecteur »)

Toi mon frère, mon semblable; toi lecteur hypocrite ! Sache bien que j’ai certaines habitudes, parfois d’incroyables bonheurs, d’immensurables satisfactions. Je ne demande pas pardon à ceux qui lisent mes poèmes, des adolescents, des vieux, des vertueuses femmes, de tous les protestants et des curés au nom du Christ. Je ne sais pourquoi, d’ailleurs je ne le dirai pas même si je le savais, les extrêmes m’ont toujours attiré. Il est une chose que je sais très bien. Vous riez de mes états misérables. Mais moi, je suis résolu comme un lion qui se jette dans une troupe de taureaux même si les ténèbres et les cruelles vagues m’attendent. L’Inde, l’Afrique, Madagascar sont parmi mes amis. Les eaux rouges du Nil, son sable doré est mon champ de jeux. Je suis parfois le roi, parfois le maître seul, sans divertissement de ces terres. La solitude est mon univers. Noir et lumineux tout à la fois.

Le destin a joué son vilain tour. Dans les caveaux d’insondable tristesse où le destin m’a relégué. Où jamais, n’entre un rayon rose et gaie, [...] maussade hôtesse. Où seul avec la nuit. Je suis comme un peintre qu’un Dieu moqueur condamne à peindre. […] Un spectre fait de grâce et de splendeur, à sa rêveuse allure orientale. Ma bien-aimée est maintenant en pleine maturité. Ma belle visiteuse vient me voir dans les dédales où règne la tristesse. Cette image est la tienne, noire et pourtant lumineuse. (« Un Fantôme I » – "Les Ténèbres"). Elle dégage une odeur. De ses cheveux élastiques et lourds, vivant sachet, encensoir de l’alcôve. Et des habits, mousseline ou velours, tout imprégnés de sa jeunesse pure, se dégageait un parfum de fourrure. (« Un Fantôme II » – "Le Parfum"). C’est une image étrange et impressionnante. Elle m’enivre et me séduit. Je ne sais pourquoi: j’ai d’indescriptibles inquiétudes et peurs. J’ai des souhaits par milliers. Quant à mes questions je ne peux les compter. Ô le temps qui passe et qui trompe nous les pauvres mortels. Voilà donc une question: Ô beauté ! viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme ? Sors-tu du gouffre noir ou descend-tu des astres ? Le destin charmé suit tes jupons comme un chien. Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe, Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu ! Si ton œil, ton sourire, ton pied, m’ouvrent la porte d’un infini que j’aime et n’ai jamais connu ? De Satan ou de Dieu, qu’importe ? Ange ou Sirène, qu’importe, si tu rends, - fée aux yeux de velours, rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine! – l’univers moins hideux et les instants moins lourds ? (Hymne à la Beauté)

Vous voulez savoir pourquoi je dis cela ? Je reporte la mort durant cette longue guerre. Je suis venu sur ces terres avec d’incroyables désirs. J’y suis venu avec des navires sans gouvernail afin de trouver le paradis perdu. J’ai organisé des expéditions. J’ai traversé les eaux mystérieuses, les plus lâches mers. J’ai franchi le tropique du Capricorne. Je me suis rafraîchi avec l’alizé soufflant des terres inatteignables de l’Eldorado vers l’Alexandrie. Je me suis ravitaillé avec le fruit exotique. Je viens de le dire, je suis parfois le maître de ces terres et parfois le roi sans divertissement. Pourquoi ne dirais-je pas franchement la vérité ? Ici, je ne suis pas seul. Le rhum, les palmiers, Baracuda, les mouettes géantes et moi. Pourquoi ne proclamerais-je pas mon royaume ? Pourquoi ne pas boire à pleine gorgée le rhum que j’aime tant ? Quelque chose brûle en moi. Je deviens parfois un idiot ivre. Mais la plupart du temps je suis lucide. Même si j’ai mal aux yeux quand une femme, plus belle encore que le soleil appuie contre moi sa gorge, même si je pleure de tant de désir, même si les lâches rochers, les immenses vagues barrent mon chemin, je mets les voiles, les mers sont à moi. Mon navire avancera même si le vent s’arrête. Les vents ne mentent pas. Je suis entraîné vers une île plus lumineuse, plus belle que le soleil. Ô belle femme hautaine à la peau blanche que j’ai trouvée au bout de toutes les mers que j’ai franchies, de tous les chemins que j’ai parcourus. J’ai oublié mon maudit destin rien que pour toi. C’est parce que j’ai vu de près tes beaux yeux qui m’ont donné la force de tout oublier. Bien sûr que je vais atteindre ce port, bien qu’on me croit mort ou épuisé. Je désire que comprennent tous les marins, les habitants de la capitale, les snobs, les grands maîtres comment je vis, comment je brûle. Je brûle comme toujours, je me laisse emporter par les alizés, par les moussons.

Vous voyez bien, je le dis franchement, rien n’a changé dans ma vie. J’ai emporté mes larmes avec moi. Les dieux m’ont dit de faire attention. Parfois modeste, parfois orgueilleux, parfois bon et parfois furieux. Parfois calme et parfois nerveux. L’amour m’a occupé jour et nuit avec ces idées. Et soudainement tu m’es apparue, tu as transpercé mon cœur de tes regards. Pour montrer mon respect, je me suis incliné devant toi, le corps fatigué, le visage pâle.

La vie est une ombre ambulante. La vie est un conte de fée. Ecoutons ce que dit le conteur: Je vois une île au loin. Une île paresseuse où la nature donne des arbres singuliers et des fruits savoureux; des hommes dont le corps est mince et vigoureux, et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne. Le conteur rend immortel le feu qui me brûle le cœur. Je dois retourner dans cette île qui rend immortel le feu de mon cœur. Tout le monde doit m’entendre. J’y retrouverai le calme, le matin, l’après-midi, le soir et la nuit. Un vent très doux me parvient, émanant de la lumière de ton visage, de la belle odeur de ta peau. On entend gronder le tonnerre, puis paraissent les éclairs apportant le salut d’une humble âme sortant du paradis. Guidé par ton odeur vers de charmants climats, je vois un port rempli de voiles et de mâts, encore tout fatigués par la vague marine. Combien elle a de la chance cette terre au milieu des eaux limpides de l’océan. Je ne bouge plus. Cette île est unique sur le monde. J’étais seul ici auparavant, cet ange doit être descendu du ciel sur ces rivages mouillés. Il n’y avait personne d’autre que moi, pas d’amis, pas de belles femmes. Je me promenais seul à travers les bois. Seul et sans femme, suivant mon destin. J’ai perdu la tête. Il n’y a qu’elle dans mes souvenirs et mes sentiments. Elle a pointé sa lumière sacrée vers moi. Une douce lumière émanait de ses yeux. Son image s’était tellement répandue qu’on dirait que ses yeux m’avait déclaré la guerre. Pendant que le parfum des verts tamariniers, qui circule dans l’air et m’enfle la narine, se mêle dans mon âme au chant des mariniers. (« Parfum exotique »)

Je n’ai plus d’armes pour étancher ma soif, rien que mon amour et mon amitié. Je peux être orgueilleux et arrogant, je peux perdre mon chemin. Mais je suivrai mon destin, tant qu’il m’appellera. Je suis reconnaissant à l’amour et aux habitants de l’île. Je rie des peines qui m’ont fait mal auparavant. Je me suis installé sur une belle île en compagnie d’une noble femme. Je me réjouis de tant de plaisirs. Autant qu’un roi je suis heureux; l’air est pur, le ciel admirable. (« Le vin de l’Assassin ») Ici disparaît la honte. J’ai fui le monde des peines pour vivre ici longuement avec la femme de ma vie. Ici l’air est pur et doux. Les tempêtes ont cessé, on n’entendra plus jamais le tonnerre.

C’était un bonheur incroyable mais ne serait-ce l’ironie du sort, deux puissants éperons et un licou m’éloignent de l’île. De ce terrible paysage, tel que jamais mortel n’en vit, ce matin encore l’image vague et lointaine, me ravit. [...] Nul astre d’ailleurs, nul vestiges de soleil, même au bas du ciel, […] tout pour l’œil, rien pour les oreilles ! un silence d’éternité. [...] En ouvrant mes yeux pleins de flammes, j’ai vu l’horreur de mon taudis, et senti, rentrant dans mon âme, la pointe des soucis maudits; la pendule aux accents funèbres sonnait brutalement midi, et le ciel versait des ténèbres sur le triste monde engourdi. (« Rêve parisien »)

De mauvaises pensées chevauchent dans mon esprit. Je suis sur une mer houleuse. Il y a de géantes vagues, la tempête a éclaté. Tout dépend désormais du vent. Viens et sois mon témoin. Tu sais combien je suis attaché à la vie, à la foi, à ma bien-aimée. Mes pensées n’ont pas changé. J’ai un peu tendance à croire au destin, ou peut être beaucoup. Des aigles, des milans volent au dessus de ma tête. J’ai peur de ce qui va m’arriver, assis au coin du poêle où on entend craquer le feu. J’entends sonner les cloches au milieu du brouillard alors que les rayons rouges se perdent dans les ténèbres de la nuit. Mon soleil s’est couché, ma journée s’est terminée. Nuages, brouillard, hyènes, venez sur moi. Je n’ai plus rien à faire. J’ai perdu la bataille. L’ennemi m’a vaincu. Il a bien vite préparé ma tombe. Qu’est-ce que j’attends ? Pourquoi donc j’attends? Qu’il me pousse dans la fosse ? Ne devrais-je m’y jeter moi-même ? L’ennemi a eu de la chance, il aura ce qu’il voudra. J’attends et je me trompe. Je vois bien que je me trompe. Mes journées sont effrayantes comme les cathédrales. Je suis pensif dans ces chambres de deuil, mes larmes lavent mes nuits sous le vacarme des vagues. Personne dans ce monde ne peut être si triste que moi à voir la nuit tomber. Les larmes coulent de mes yeux, les soupirs soulèvent ma poitrine. Les larmes que je verse coulent tel un fleuve. Elles s’étendent comme les noires idées qui font souffrir mon cœur. Mes désirs sont brûlants. Mon univers est ébranlé. Un immense feu me brûle de l’intérieur. Les flèches empoisonnées seraient innocentes à côté des paroles qui traduisent ma peine. Tandis que la peine s’aggrave, la raison ne montre plus le droit chemin, croyez-moi. La raison a perdu face à la peine. Quel maudit univers ! Quelle maudite saison ! Pluviôse, irrité contre la ville entière, de son urne à grands flots verse un froid ténébreux [...] et la mortalité sur les faubourgs brumeux. (« Spleen ») Je regarde, soupirant, du haut des rudes collines le temps désastreux qui règne en bas sur la ville. J’étais pourtant né là-bas. J’y ai passé ma jeunesse, mes années mâtures et je regarde maintenant de mes yeux fatigués cette froide et sordide ville. D’ailleurs mes larmes ont tout mouillé. Vous ne pouvez savoir combien je souffre. Dans cet endroit il n’y a ni lumière, ni remède. Je suis maintenant éveillé, je sais et je vois que la force du destin a voulu m’achever en m’enlevant mon amour. Héritage fatal d’une vieille hydropique, le beau valet de cœur et la dame de pique. Ce n’est pas tout. Le destin, le Diable peut-être, nommez-le comme vous voulez, a sournoisement fait parler le valet de cœur et la dame de pique. Le Diable éclatait de rire de sa voix striante jusqu’au petit matin alors que le beau valet de cœur et la dame de pique causent sinistrement de leurs amours défunts. (« Spleen »)

Mes bras, mes mains, mes pieds m’ont laissé tomber. Je suis devenu un poète ténébreux [...], veuf, incosolé, à la tour abolie (Nerval, El Desdichado), à la voix étouffée qui tremble de froid. Le temps m’a donc emporté loin de moi. Je suis un navire que les vagues ont chaviré. Je suis une pauvre âme dépourvue. L’âme d’un vieux poète erre dans la gouttière avec la triste voix d’un fantôme frileux. (« Spleen »)

Le feu s’est éteint. J’ai très froid. J’ai vu la fin de la paix, le départ de l’amour. Je vis le deuil et la peur en même temps. Ô destin, ô mort ! C’est aujourd’hui un jour cruel. Jour où vous m’avez mis dans une bien pénible situation. Le temps est passé et m’a laissé peine et larmes. Le beau visage s’est effacé. Ses doux yeux ont transpercé mon cœur en passant. La mort a été jalouse, elle m’a pris mon bonheur tel un ennemi. Mais cette femme a enveloppé mon âme, l’a élevée au ciel dans des branches de lauriers. Quant à mon corps, à cause du mauvais jeu qu’a joué le destin, il est resté prisonnier dans ce pays pluvieux. Je suis comme le roi d’un pays pluvieux, riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux. (« Spleen »)

Je rêve d’être avec tous ceux qui s’aiment, loin de ce spleen, parmi les âmes heureuses. Mort fatale, mort cruelle, monstre sans pitié! Tu es prêt à m’enlever tout ce que j’ai gagné jusqu’aujourd’hui. Tu es maintenant encore plus fort qu’avant. Ma très belle bien-aimée s’est fanée, ma lumière s’est éteinte toujours à cause de toi. Tu l’as enfermée dans une fosse. Je suis sûr que jamais tu n’en avais enseveli de si belle.

C’est la fin de la tragédie, je ne parle plus, je pense. Ne suis-je pas un faux accord dans la divine symphonie ? Je suis de mon cœur le vampire, un de ces grands abandonnés. Tiens, ces paroles qui briseraient les pierres sont adressés à toi: Je suis la plaie et le couteau ! Je suis le soufflet et la joie ! Je suis les membres et la roue, et la victime et le bourreau ! [...] Au rire éternel condamné,s,et qui ne peut -peuvent plus sourire ! (« L’Héautontimorouménos ») – L’amour et la beauté ne mourront jamais, tu n’auras pas la force de les éteindre. Un jour, tu verras gros lâche, cette noble âme dont la place est le ciel, me rendra éternellement heureux. Gare à toi assassin ! Les larmes ne coulent plus sur mes lettres d’amour, mes notes, mes déclarations. J’ai la tête inclinée. C’est vrai. Qu’un peuple muet d’infâmes araignées vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux [...] et de longs corbillards, sans tambours ni musique, défilent lentement dans mon âme; l’Espoir, vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique, sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. (« Spleen ») Je me suis penché devant les peines de ce monde mortel. C’est vrai aussi ! Mais la belle et heureuse âme des cieux, la préférée de Dieu, ma bien-aimée m’envoie de son bonheur, oriente mes vers. Elle tend la lumière à mes noires pensées que rien ne peut calmer. Même si brûle mon âme, j’arrive tout de même à trouver mon soleil. O destin ! Je n’ai plus peur de tes funestes menaces. La mort ne peut enlaidir son beau visage. Tout au contraire, son noble visage adoucit à mes yeux celui de la mort.


NOTES


1 Tuğrul Inal. Une lecture dramatique pour Baudelaire IV.


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES


BAUDELAIRE, Charles, 1975, Oeuvres complètes, Tome 1, Paris, Éditions Gallimard, Collection Bibliothèque de la Pléiade, 1603 p.

BAUDELAIRE, Charles, 1976, Oeuvres complètes, Tome 2, Paris, Éditions Gallimard, Collection Bibliothèque de la Pléiade, 1691 p.


ABSTRACT


It would be possible to add to the diverse methods of criticism an approach that consists of examining a work within the framework of artistic empathy by identifying oneself with the author trough the use of the first person singular. Such empathy would require first and foremost that the interpreter – the essayist – have complete and profound knowledge of the personal and universal aspects of the literary world of the author studied.

Professor Inal uses this approach particularly for the texts of Baudelaire who, in a spirit of rebellion, always maintains his delicate position between the extremes of good and bad, sincerity and artificiality, beauty and ugliness, extraordinary and ordinary, heaven and hell all through the wonderful creative magic of imagination.


ROLAND GIGUÈRE – « LE POÈTE DU PAYSAGE INTÉRIEUR »


Ioan LASCU

Université de Craïova, Roumanie


MOTS-CLÉ

surréalisme fraternel, univers intérieur, geste symbolique, main, double nature, sensoriel, esthétique


À côté de Rina Lasnier, Anne Hébert, Yves Préfontaine, Paul-Marie Lapointe, Gilles Hénault et d’autres, Roland Giguère se rattache à la deuxième génération (dit aussi la génération moyenne) de la poésie du Québec, au 20e siècle. Il compte, sans aucun doute, parmi les plus importants écrivains francophones du Canada. Roland Giguère est né en 1929, à Montréal, dans un quartier populaire. Typographe, graveur et peintre, Roland Giguère a été aussi un poète très sensible, de la discrétion et du silence. Il s’affirme comme tel dès très tôt, dès l’âge de vingt ans. De la sorte, en 1949, il débute en tant que poète, en publiant le recueil Faire naître, et fonde les Éditions Erta qui consacrent une activité intense à l’impression des recueils de vers et des livres d’artistes. Roland Giguère y fait rassembler de nombreux écrivains et artistes, parmi lesquels on rencontre les noms de Gilles Hénault, Claude Gauvreau, Gérard Tremblay, Léon Bellefleur, Claude Haeffely et Théodor Koenig. Un vrai noyau des lettres et des arts des francophones canadiens y vit longuement en tant que groupe d’avant-garde de la conscience nationale, politique, artistique, littéraire et linguistique. De 1954 à 1963, Roland Giguère séjourne à Paris, où il va faire la connaissance d’André Breton et prendre part au mouvement surréaliste d’après-guerre. Quoique ce soit la troisième étape de l’histoire du mouvement, lorsque les élans de la fureur s’étaient assoupis depuis une vingtaine d’années, quoique Breton lui-même soit entouré d’une poignée de disciples, qui arrivent et quittent le maître à leur aise, Roland Giguère s’y attache étroitement de sorte qu’il reste le seul poète québécois abrité sous le signe du surréalisme pour tout le reste de sa vie. Il ajoute une nouvelle dimension au surréalisme et c’est le surréalisme fraternel, car il joint l’esprit de révolte et celui de solidarité nationale.

« Surréaliste, Roland Giguère fut donc un humaniste et un homme de convergence, capable de signifier le pays sans le nommer, comme lieu et temps de la parole – et tous s’y sont retrouvés. C’est que son pays avait la vertu native du monde enfant. » (André Brochu, Un surréalisme fraternel in Liberté no. 265 / 2004).

De retour au Québec, il met au jour l’un de ses recueils essentiels, L’âge de la parole, une rétrospective des vers publiés de 1949 à 1960, à l’Héxagone. C’est un premier succès révélateur de l’écrivain, vu que l’année suivante (1966) il reçoit le Prix France-Canada et le Grand Prix littéraire de la ville de Montréal. Dans l’ensemble de sa poésie, L’âge de la parole est un point de repère, de même que Terre Québec l’est dans l’œuvre de Paul Chamberland. Ensuite, d’autres titres suivront, chez le même éditeur : La main au feu (1973), Forêt vierge folle (1978), Temps et lieux (1988) et Illuminures (1997). Entre temps, en 1981, les Éditions Noroît font paraître l’ouvrage À l’orée de l’œil, qui rassemble une cinquantaine de dessins d’une remarquable diversité qui représentent bien l’univers abondant de l’art graphique de Giguère. En reconnaissance de sa valeur d’artiste, toujours l’année suivante (1982), il est couronné de prix Paul-Émile-Borduas, qui évoque le nom de l’un des plus célèbres plasticiens québécois du siècle passé. Quatre ans avant sa mort, en 1999, on lui accorde le prix Athanase-David pour son œuvre littéraire en son ensemble. Par cela, il est le seul artiste du Québec, avec Fernand Dumont, qui reçoive ces deux prix, les plus importants de la région, pour des disciplines différentes – peinture et poésie.

« Poète ‘naturel’, selon Gaston Miron, Roland Giguère écrivait spontanément et retouchait peu, comme dans son œuvre picturale. Il a pourtant produit une œuvre empreinte de profondeur et d’élans universels, riche en même temps de clins d’œil et de séductions, de gravités et de plaisirs de la langue. Œuvre d’un enlumineur suprême, amoureux du papier, de l’encre et des couleurs. »

Voilà donc l’image complète d’un artiste du 20e siècle, vivant au Québec, Canada, et ce n’est personne d’autre que Roland Giguère !

Pour certains de ses contemporains, Roland Giguère fut « un homme secret », qui ne se fit intelligible que par l’exploration de son univers intérieur, celui qui n’est donné que « par le poème et le tableau». Sa « discrétion légendaire » se fait à peine sentir par la tendresse dont le geste symbolique est d’abord celui de tendre la main. Mais la tendresse de la main tendue se retourne même vers la main, celle qui est l’outil gentil et habile ainsi de l’art que de tout l’intérieur humain. De cette façon, le poète dédie tout un poème à ce qu’il appelle Main d’œuvre :

« La main saigne au cœur du faire

la main traverse l’épreuve

la main signe à l’encre noire

et creuse sa ligne de vie sur le cuivre verni.


Main de gloire couronnée d’agates

main de taille et de coupe

main de cisaille et de burin

main de berceau

main de plomb pour suivre l’œil vif

main pour prendre et donner à voir

main de pierre calcaire où s’inscrit la mémoire

main forte d’ombres et d’éclairs

main à la roue libre

main à l’étoile

main ferme sur la gouge cherchant

dans le fil du poirier le fruit du hasard

main d’écarts et d’estompes

main d’oubli sur l’établi où reposent les outils fatigués

main de repentirs

main de retouches et de rehauts

main haute sur la feuille vierge

main de belles lettres

main de chiffres et de signatures

main de maître.


La main suit la vie à la trace

la main trace la vie et modèle sa face

rien ne s’efface aujourd’hui. »

Dans cet hymne à la main écrit en février 1997, Roland Giguère qui avait aussi le plaisir de la mise en page – il avait été typographe et maquettiste de la vraie passion, n’est-ce pas ? – fait encore une fois, haut et fort, la preuve de sa double nature : le poète prône la main de laquelle le graphiste et le peintre tracent les lignes et les touches de la beauté des contours et du coloris. Cette glorification sobre et solennelle s’achève par suite d’une énumération triomphante des atouts, des fonctions et des sens poétiques de la main. Tout comme instrument et intermédiaire de la sensibilité et de l’univers intérieur, la main exprime l’âme profonde par laquelle l’homme est plus humain que jamais. La cascade de définitions sentencieuses et de métaphores en viennent à leur comble en fin du poème, où le poète relève le sens ontologique de la main modeleuse dont les traces sur la face de la vie sont tout à fait ineffaçables.

Mais la main est l’intermédiaire entre l’intérieur (sensible) et l’extérieur (sensoriel et esthétique), entre l’œuvre, plastique ou poétique, en train d’être instaurée et la réalité des images poétiques, elle est donc l’instrument de l’écrit et du dessin, du travail de l’artisan ou de l’employé. De cette façon, la main d’œuvre est aussi l’intermédiaire dans un processus poïétique qui instaure la poétique de l’œuvre d’art. C’est justement pourquoi elle est poétiquement appelée main d’œuvre. Et pourtant, ce n’est pas tout. Rolland Giguère a été nommé « poète du paysage intérieur » et cette formule nous rappelle, de nouveau, le surréalisme, dont les adeptes étaient tant préoccupés du « paysage intérieur » ou des « continents intérieurs », ayant leur source dans l’imagination sensible, féconde et libre face à toutes sortes d’innovations et de drôleries. Le poète québécois rapproche, quand même, bon gré, mal gré, cette idée de son surréalisme « naturalisé », plus humain et bien approprié de la culture et de la sensibilité du Québec des années 60.

Le paysage intérieur de Roland Giguère n’est ni une surface lisse, ni une oasis de lumière et de verdure. Il est vrai que ce tableau panoramique se puise à l’ « amour délice et orgue », comme on l’entend d’un titre de ses poèmes. C’est un poème qui commence à la manière du Dada :

« pieds nus dans un jardin d’hélices

hier j’écrivais pour en arriver au sang

aujourd’hui j’écris amour délice et orgue

pour en arriver au cœur »

Il nous évoque, par le truchement de certaines images dont l’occurence semble aléatoire – « jardin d’hélices », « en arriver au sang », « délice et orgue » – quelques poèmes de Tristan Tzara entre autres Sage danse deux de son premier recueil Vingt-cinq et un poèmes. Malgré cela, on doit s’arrêter un instant sur l’homophonie « d’hélices » et « délice », ce qui saurait simplifier un peu la démarche d’interprétation. Mais ce jeu de mots institue une ambiguïté, parce qu’au lieu d’écrire « le jardin des délices », ce qui nous ferait penser à l’allégorie de Jérôme Bosch, par exemple, il nous suggère, par son « jardin d’hélices », une zone de danger et de supplice. D’autre part, la démarche intime du poète aspire vers un but moral et, pour cela, le chemin en haut est « le plus tortueux / noueux noué / chemin des pierres trouées. » Ce n’est tout autant un chemin initiatique qu’une montée purificatrice qui porte le pèlerin vers la connaissance de la nature duale de l’homme et vers l’antidote du crime :

« un peu à gauche de la vertu

à droite du crime

qui a laissée une large tache de rouille

sur nos linges propres tendus au soleil ».

L’arrivée à l’anti-rouille c’est, tout simplement, « arriver au cœur », car Roland Giguère prouve, encore une fois son humanisme. Il faut que ce chemin long s’achève uniquement par la traversée de la nuit, tandis que « la mémoire chante sur la plage noircie. » (v. Forêt vierge folle, l’Hexagone, coll. « Parcours », 1978). Le pèlerinage intérieur dure, sans soulagement, une vingtaine d’années, car en Illuminures (l’Hexagone, 1997) l’avenir n’a pas encore atteint à sa plénitude. Les mêmes images temporelles figurent une pâle solitude et une discrète désolation – le soir, la nuit, le matin muet, les heures à venir :

« Un soir inutile et sans espoir

une nuit pourtant de tous repos

et ce matin qui ne dit rien

que des heures à venir. »

L’atmosphère crépusculaire persiste par-dessus une existence marquée par des actes manqués :

« Un beau coucher du soleil

entre nous deux

la nuit tarde un peu

et la vie passe à côté

d’un grand moment. » (ibid.)

À travers des textes tels La rose future et Histoire naturelle l’atmosphère reste toujours assombrie parce que « le retour aux transparences premières » est encore lointain, et, « aux fenêtres d’exil » guette « l’ombre de la sentinelle [qui] est son ennemie » ; en même temps la nuit demeure « vorace » et « veille toujours / les ailes déployées au-dessus de la proie heureuse. » (v. L’Âge de la parole, poèmes 1949-1960, l’Hexagone, 1965). En Histoire naturelle « la mer est seule », « si seule et vide », « la lune […] se lève veuve » et « les étoiles sont orphelines », « le fruit » est écorcé « au centre de la blessure » et « la plaine est triste. » En dépit de tout cela, le paysage intérieur scintille sous la lumière des éclairs, à l’éveil du volcan qui « crache mille soleils / qui retombent dans mille champs déserts. » De même, la plaine cherche son relief « et appelle le vallon », alors que « le fleuve majestueux dans la défaite / refait ses vagues et fait l’amour au lit / comme aux plus beaux jours de la jeunesse. » On saisit souvent un repli à un passé vigoureux et rassurant qui paraît engendrer un avenir libéré de l’ombre et de l’obscurité du présent. La poésie de Roland Giguère est aussi une œuvre des contrastes, comme le prouvent même des titres des recueils Femme des neiges (1959) et Nuits abat-jour, Pouvoir du noir (1966) et Les armes blanches (1954). De la sorte, le regard du poète est bifocal tandis que sa marche est sinueuse mais difficilement ascendante. Au fond et après tout, le soulagement et l’illumination des belles aspirations finalement accomplies s’incarnent dans « nos amours », « notre liberté » et les fulgurations de la poésie, tel que Rolland Giguère s’adresse à la postérité dans ce message :


« Nous étions fous aussi

nous fous de nos amours

fous de notre liberté

et pour ne pas crier

nous écrivions sur nos murs

des lettres voyantes en capitales éclairées ».

(J’imagine, in Possibles, vol. 1, no. 1, automne 1976)

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