Traduction d’Émile Jonveaux




НазваниеTraduction d’Émile Jonveaux
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Vizir-el-Kharidjyâ, c’est-à-dire qu’il remplissait dans le Nedjed des fonctions analogues à celles de notre ministre des affaires étrangères. Son caractère est celui qui distingue la majorité des anciennes familles de Riad. Il a un extérieur réservé, une langue doucereuse, des manières graves et courtoises, servant à cacher un fonds de perversité qui rend son intimité dangereuse, son inimitié mortelle, son amitié suspecte.


Accompagné de quelques officiers du palais, Abdel-Aziz s’avança majestueusement vers nous et s’assit à nos côtés ; puis, de l’air le plus affable, il nous souhaita la bienvenue et nous adressa les questions ordinaires : « Qui étions-nous ? — D’où venions-nous ? » etc. Après avoir écouté nos réponses, qui étaient exactement celles que nous avions faites partout sur notre route, il nous offrit d’entrer dans le khavoua et nous promit une audience de Feysoul pour le jour même. Nous le suivîmes à travers un corridor long et obscur qui donnait accès dans la cour intérieure. D’un côté se trouvent les appartements du roi, sa salle d’audience, son oratoire, les chambres de ses nombreuses épouses, enfin le pavillon occupé par sa fille, princesse sur le retour, qui sert de secrétaire intime au monarque nedjéen et que, pour cette raison, il n’a voulu marier à aucun de ses adorateurs. Cette partie des édifices a une très-grande élévation, quinze ou dix-huit mètres depuis le sol jusqu’à la terrasse, qui surmonte le troisième étage.


Le palais de Riad occupe un espace presque aussi grand que les Tuileries, et sa hauteur ne le cède en rien au monument français ; mais là s’arrête l’analogie, car rien ne ressemble moins à l’admirable construction élevée par Philibert Delorme que le massif et irrégulier Louvre vouahabite. Les Nedjéens ont sacrifié toute considération à la sûreté de la défense, et le château de Feysoul offre extérieurement une ressemblance frappante avec Newgate, quoique vraisemblablement cette prison anglaise ne renferme pas à l’intérieur le même luxe et le même confort que le repaire des voleurs vouahabites. Les appartements de la famille royale, ceux des ministres Mâboub et Djôhar surtout, se distinguent par une richesse remarquable. Les étages supérieurs sont disposés commodément et reçoivent une lumière abondante ; on n’en peut pas dire autant du rez-de-chaussée, qui gagnerait beaucoup à être éclairé au gaz, si l’on en connaissait ici l’usage.


Le premier jour, je me bornai à visiter le khavoua. Le fonctionnaire chargé de l’emploi important de surveiller la préparation du café n’était pas un nègre ni même un fils de l’Ared, il venait du Harik et paraissait un joyeux compagnon. Néanmoins, en dépit de sa bienveillance, les hôtes réunis autour du fourneau ne laissaient échapper que des paroles rares et contraintes ; car chacun, à Riad et surtout dans le palais du roi, doit maîtriser soigneusement sa langue, s’il veut conserver la tête sur ses épaules. Les assistants ressemblaient donc à des écoliers en présence d’un pédagogue sévère. Pourtant le café était délicieux : la capitale du Nedjed n’a pas de rivale sous ce rapport ; aussi, oubliant nos appréhensions, nous nous livrâmes au plaisir de savourer l’aromatique breuvage.


Durant cette après-midi, Abou-Eysa, escorté de plusieurs officiers du palais, était allé au-devant du Naïb afin de lui annoncer qu’un appartement avait été préparé pour le recevoir. Le dignitaire persan fut très-humilié de ne distinguer, parmi ceux qui étaient envoyés à sa rencontre, aucun membre de la famille royale, ni même aucun ministre nedjéen ; sa surprise et sa colère ne connurent plus de bornes quand, arrivé au château, il se vit conduit sans le moindre cérémonial, dans la pièce où nous prenions alors notre repas, au lieu d’être immédiatement admis en présence de Feysoul. Enfin, après le souper, on lui recommanda froidement de prier pour le monarque vouahabite, et on le laissa libre de gagner son logis, en lui disant que le roi fixerait plus tard le jour et l’heure où il lui plairait d’accorder une audience particulière.


Je n’ai jamais vu indignation pareille à celle de notre Persan. Quand l’émotion qu’elle avait causée se fut calmée, nous rappelâmes au guide que, si nous avions dîné, il n’en était pas de même de nos dromadaires et qu’un logement pour nos bêtes et pour nous était chose désirable. Notre ami connaissait parfaitement les êtres du palais ; en un instant, il sut trouver Abdel-Aziz et régler avec lui tous ces détails. Le ministre poussa même la condescendance jusqu’à venir en personne nous apprendre, avec un gracieux sourire, que notre résidence temporaire était prête et que nous y allions être conduits sans délai. Nous le priâmes alors de nous faire connaître le bon plaisir du roi au sujet de l’affaire qui nous amenait ; car, aussitôt arrivés, nous avions, en employant la phraséologie vouahabite la plus correcte, déclaré que nous étions venus au Nedjed, avec l’espoir « d’obtenir, de Dieu d’abord et ensuite de Feysoul, la permission d’exercer à Riad la profession médicale, sous la protection de Dieu d’abord et ensuite sous celle de Feysoul. »


Notre logis était situé dans le palais de Djélouvoui, frère de Feysoul. Un khavoua spacieux et deux grandes chambres au rez-de-chaussée, une troisième au premier étage, avaient été disposés pour nous recevoir. Nous installâmes les dromadaires dans la cour et nous nous occupâmes de mettre en ordre nos bagages.


Mais ce qu’il y a de plus curieux que nos vulgaires aventures, c’est l’incroyable comédie de mœurs, à laquelle notre arrivée venait de servir d’occasion.


Quand Feysoul avait appris l’entrée de cette bande d’étrangers maudits, de ce chargé d’affaires persan avec ses griefs et ses réclamations, de ces Mecquains avec leur impudente mendicité, de ces deux étrangers syriens avec leurs prétentions médicales, il avait failli perdre complètement l’esprit. Vieux et aveugle, superstitieux et timide, il ne pouvait former, sur la caravane qui envahissait son palais sans presque s’être fait annoncer, que des conjectures qui augmentaient ses soupçons et ses angoisses. La ville sainte de l’orthodoxie vouahabite était profanée par une triple abomination : Persans, Mecquains, Syriens, c’est-à-dire hérétiques, infidèles et chrétiens l’avaient à la fois souillée de leur contact : c’en était assez pour que le ciel lançât ses foudres, pour que la terre s’ouvrit et abîmât le pays entier. Une nouvelle invasion du choléra était le moindre des maux que l’on pût en craindre.


Je ne saurais dire si Abdel-Aziz et les autres courtisans partageaient les terreurs de Feysoul ; toutefois, ne jugeant pas à propos de contredire leur maître, ils déclarèrent d’une voix unanime le péril fort grave. Quelle mesure prendre pour l’écarter ? Comment déjouer à la fois les complots de tant d’ennemis ? Le conseil déclara que, la prudence étant le premier attribut du vrai courage, Sa Majesté très-sainte devait sans délai quitter la capitale, s’éloigner du voisinage des espions et des meurtriers, des infidèles et des magiciens ; se cacher dans une retraite sûre, tandis que des serviteurs dévoués sonderaient les intentions de ces étrangers suspects et les empêcheraient de mettre à exécution leurs perfides desseins.


En conséquence, dès que tous les membres de la caravane eurent été conduits à leurs demeures respectives, Feysoul, accompagné d’Abdel-Aziz et de quelques officiers, sortit à la dérobée du château par une porte secrète, traversa la ville sans bruit et alla se réfugier dans une maison de campagne qui appartenait à Abder-Râman le vouahabite. Des gardes furent placés autour du jardin et les pieux courtisans commencèrent à croire que, grâce à l’éloignement de cette retraite, à l’épaisseur de ses feuillages, à la pure orthodoxie de son propriétaire, aux sabres nus des nègres, Feysoul échapperait à la souillure du polythéisme, aux périls de l’assassinat, des sortilèges et du mauvais œil. On s’assurait ainsi le loisir nécessaire pour découvrir le mystère d’iniquité, pour déjouer le plan des ennemis.


Pendant qu’on prenait toutes ces précautions pour la sûreté de Sa Majesté très-sainte, les redoutés magiciens et conspirateurs étaient tranquillement étendus dans leur khavoua, aspirant avec délices les vapeurs narcotiques dont ils avaient dû s’abstenir tout le jour. Toutefois ils avaient eu la précaution de clore soigneusement portes et fenêtres pour que les fumées de « la honte » ne troublassent pas l’atmosphère sanctifiée de la capitale. Un coup timide est frappé à la porte. Vite, les pipes sont mises de côté, tandis que Baracat parlemente avec le nouveau venu, afin de laisser à l’odeur accusatrice le temps de s’échapper.


Le premier regard jeté sur l’inconnu, qui troublait ainsi notre repos, nous causa une vive surprise. Vêtu du costume afghan, il portait un riche turban d’une blancheur éclatante, et ses traits offraient le type caractéristique des frontières du Pundjab ; c’était Abdel-Hamid, le théologien du palais. On ne pouvait choisir plus habilement l’espion chargé de surprendre nos desseins. Sa qualité d’étranger devait nous ôter toute défiance, et son apparente franchise, la grâce de ses manières, gagnerait notre sympathie. Passé maître dans l’art de la dissimulation, il avait su tromper les vouahabites eux-mêmes, qui le jugeaient tout autre qu’il n’était en effet ; il se croyait donc assuré de nous démasquer facilement, malgré nos sortilèges et notre art divinatoire.


Cet homme se prétendait fils du gouverneur de Balk, orthodoxe sunnite de la secte des hanifis. En réalité, il était le fils d’un misérable artisan chiite, était né à Péchavour, et avait été élevé dans les principes d’une morale plus que douteuse. Ayant tué un homme dans une querelle, il s’était soustrait par la fuite à la justice de son pays. Comme la prudence lui ordonnait de prolonger son exil pendant plusieurs années, il était venu s’établir à Riad pour attendre que le danger eût disparu, et il y avait habilement exploité le fanatisme des crédules Nedjéens. Toutefois, chiite ardent au fond du cour, il ne lui arrivait jamais de louer pieusement la mémoire des califes ou de leurs dévots serviteurs, ni d’admirer ceux qui autour de lui en étaient la vivante image, sans les maudire intérieurement, sans les traiter in petto de fous et d’infidèles. Mais une bonne table, un logement somptueux, de fins vêtements, des épouses belles et nombreuses lui semblaient d’assez agréables compensations pour adoucir l’amertume de l’exil, et il attendait fort patiemment que les circonstances lui permissent de rentrer dans son pays.


Notre Péchavourite s’assit et, après quelques phrases insignifiantes, me consulta sur une affection dont il se prétendait atteint. Tel cependant n’était pas le but de sa visite. Abandonnant donc la médecine, il jeta d’un air plein de franchise et de bonhomie plusieurs remarques insidieuses qui, semblables à autant d’hameçons, devaient pêcher la vérité au fond du puits où elle se cache. Les deux Mecquains étant survenus sur ces entrefaites, il les soumit au même système d’interrogatoire. Cette enquête fut bientôt terminée : les pèlerins n’ayant aucun motif pour cacher le but réel de leur voyage, qui était d’obtenir des aumônes, Abdel-Hamid abandonna ce maigre gibier pour nous tendre de nouveaux pièges : il employa successivement l’hindoustani, le persan, voire l’anglais, dont il estropiait quelques mots ; mais il ne put tirer de nous aucune lumière, et se retira fort désappointé pour aller faire son rapport à ses maîtres.


J’appris plus tard que son témoignage nous avait été très-défavorable. Il n’imaginait pas, je le reconnais, que nous voulussions attenter à la personne de Feysoul ou que nous fussions des magiciens ; mais un motif tout différent lui inspirait contre nous une haine violente : il pensait que nous étions, comme lui, des aventuriers avides de la faveur du roi, et il éprouvait à notre égard la même jalousie que le marchand qui voit s’ouvrir en face de lui une boutique rivale. En conséquence, il n’épargna pour nous perdre ni artifices ni calomnies.


Cet émissaire venait à peine de sortir qu’il s’en présenta un autre d’un caractère bien différent, quoique non moins dangereux. C’était un zélateur, c’est-à-dire un membre d’un conseil suprême, d’une espèce de tribunal d’inquisition, institué en 1854 pour éloigner le choléra, en chassant de Riad tout ce qui la profanait, en faisant disparaître toutes les souillures qui y corrompaient la vraie foi.


Abboud, ainsi se nommait notre officieux, eut recours à un mode d’enquête beaucoup plus efficace que celui d’Abdel-Hamid. Affectant de nous croire musulmans, il entama les questions religieuses, parla du véritable caractère de la foi mahométane, de la corruption apportée par le malheur du temps ; il s’informa des usages de Damas, et son œil scrutateur, qui observait tout à la dérobée, trahissait l’espérance secrète de nous surprendre dans nos paroles. Nous ne nous laissâmes pas intimider :à chaque citation du coran, nous répondîmes par deux autres et nous montrâmes une connaissance approfondie soit du grand, soit du petit polythéisme des nations étrangères et des mahométans hétérodoxes. Convaincu par de telles preuves, notre ami perdit sa défiance envers nous ; il se lança à pleines voiles sur la mer de la discussion, et son entretien devint fort intéressant, pour un homme qui n’avait rien plus à cœur que d’apprendre les dogmes vouahabites de la bouche d’un docteur aussi considéré, d’un zélateur en personne.


Le lendemain matin, nous nous promenions, Baracat et moi, sur la place du marché, lorsque nous rencontrâmes Abdel-Aziz qui se dirigeait vers le palais. Avec un faux sourire et des paroles doucereuses, il nous informa que Feysoul, ne considérant pas Riad comme un champ propre au déploiement de notre talent médical, nous conseillait de nous rendre à Hofhouf ; Abou-Eysa partirait avec nous le jour même et le roi nous donnerait pour le voyage des habits, de l’argent et un chameau.


Le vieux monarque pensait ne pouvoir se mettre mieux à l’abri de nos charmes et de nos incantations qu’en s’assurant notre amitié, mais à distance respectueuse. Fort éloignés de comprendre les véritables motifs de notre bannissement, nous nous efforçâmes de représenter à Abdel-Aziz que notre séjour dans la capitale serait également avantageux pour les habitants et pour nous-mêmes, tandis qu’un aussi brusque départ éveillerait contre nous de fâcheux soupçons et nuirait à notre renommée. Le ministre promit de transmettre à Feysoul nos observations, sans toutefois nous laisser beaucoup d’espoir ; notre insistance pour demeurer à Riad devait en effet augmenter les craintes du roi et lui faire souhaiter plus que jamais notre éloignement.


Le conseil privé, réuni autour de Feysoul, dans la villa d’Abder-Râman, avait pris une décision à peu près semblable à l’égard du Naïb : on convint de le renvoyer dans le plus bref délai, de l’endormir par de belles paroles et de légers présents, mais de ne lui accorder ni audience particulière, ni satisfaction réelle pour les griefs qu’il était chargé d’exposer. Le roi avait plusieurs raisons d’en agir ainsi ; mais la crainte de l’assassinat était la pensée qui tourmentait le plus sa conscience coupable.


Cependant, la prudence arabe ne permettant de rien précipiter, on voulut interroger Abou-Eysa. Feysoul lui reprocha sévèrement d’avoir amené aux portes de son palais une caravane aussi suspecte. Notre guide, soutenu par le premier ministre Mâboub, dont ses présents avaient gagné la protection, s’efforça humblement de se justifier aux yeux du vieux despote ; il réussit, même à obtenir que les plaintes du Persan seraient écoutées.


Quant à nous, notre position était extrêmement fâcheuse et nous ne savions comment y remédier ; nous étions résolus à ne pas quitter Riad avant d’avoir satisfait notre curiosité au sujet du gouvernement, de la population, des coutumes du Nedjed ; mais comment prolonger notre séjour ? Persister dans notre dessein de demeurer après une double injonction de partir, aurait été une pure folie, et aurait inévitablement amené les plus graves conséquences ; il ne fallait pas davantage songer à nous cacher dans la ville. Heureusement Abou-Eysa connaissait depuis longtemps cette cour, en apparence si rigide, et il savait que l’incorruptibilité n’y fait point partie des vertus orthodoxes. Une offre directe d’argent monnayé n’aurait pas été bien reçue ; mais deux livres d’oud ou de bois de senteur, pour lequel les Arabes, et surtout les Nedjéens, ont un goût très-vif, pouvaient rendre notre modeste pétition plus acceptable. Notre ami proposa d’acheter à ses frais l’infaillible talisman et, n’étant pas homme à remettre au lendemain une affaire sérieuse, il sortit le soir même pour se procurer le parfum qu’il revint, bientôt après, nous montrer d’un air de triomphe ; puis il alla le déposer en notre nom chez Mâboub et chez Abdel-Aziz. Enfin, vers minuit, il se présenta une troisième fois à notre porte, et nous dit que, selon toute apparence, nous recevrions le lendemain de meilleures nouvelles.


Son attente ne lut pas trompée : le matin suivant, il fut mandé dans la retraite où s’abritait la royauté vouahabite ; et là on lui déclara que, toutes choses dûment considérées, Riad ayant impérieusement besoin d’un savant Esculape, il nous serait permis d’exercer la médecine sous le patronage de Feysoul.


Nous avions échappé au danger ; mais, à mesure que nous apprenions à connaître le caractère vouahabite, nous comprenions mieux combien de difficultés s’élèveraient autour de nous.


Nous résolûmes donc, Baracat et moi, d’accorder au guide notre confiance entière et de lui révéler sans délai ce que nous avions déjà fait connaître à Télal. J’aurais souhaité, que mon compagnon se chargeât de cette délicate confidence : en sa qualité d’Arabe, il pouvait le faire sans se compromettre autant qu’un Européen ; mais il n’osa prendre la responsabilité d’une démarche aussi grave, et, faute d’auxiliaire, je me décidai à tenter seul l’aventure.


Le lendemain matin après le café, je pris à part Abou-Eysa ; je lui dis qui nous étions, lui expliquai le but réel de notre voyage et lui donnai les détails qu’il lui importait de savoir pour nous prêter, au besoin, une assistance efficace.


Le guide m’écoutait avec une attention profonde ; quelquefois il m’interrompait pour, m’adresser une courte question ou pour me reprocher affectueusement de n’avoir pas eu confiance plus tôt dans son amitié. Notre entretien dura jusqu’à ce que le soleil, atteignant presque son zénith, eût réduit à une ligne imperceptible l’ombre du mur près duquel nous étions assis ; et voici ce qui fut arrêté entre nous. Premièrement, nous serions fidèles l’un à l’autre dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, aussi longtemps que la Providence prolongerait mon séjour en Arabie. Secondement, Abou-Eysa mettrait le plus possible en relief mon talent médical, et emploierait tout son crédit à m’assurer une brillante et honorable réputation. Troisièmement, aucun de nous ne quitterait Riad sans le consentement mutuel des deux parties : j’attendrais que le guide eût réglé ses affaires dans la capitale ; lui, de son côté, me laisserait le temps de terminer les miennes ; puis, nous partirions ensemble. Quatrièmement, Abou-Eysa nous faciliterait les moyens de visiter les provinces orientales. Cinquièmement enfin, notre excellent ami me conseillait de ne pas retourner en Europe sans avoir parcouru les îles du Golfe Persique et le royaume d’Oman. Toutes choses étant convenues entre nous, la confiance rentra dans nos cours et un joyeux repas scella notre traité.


Dès le lendemain de notre arrivée, avant que nous eussions rencontre Abdel-Aziz, l’infatigable Abou-Eysa était venu nous apprendre que, selon notre désir, il nous avait trouvé un logement modeste et situé loin du château ; car des infidèles comme nous ne devaient pas se tenir trop près du sanctuaire vouahabite. Le guide avait arrangé cette affaire avec quelques amis qu’il avait à la cour, et sans consulter ni Feysoul ni ses ministres. Quittant aussitôt le palais de Djelouvoui, nous traversâmes la place du marché, franchîmes un dédale de ruelles étroites, et, quelques minutes après, nous entrions dans une galerie couverte qui nous conduisit à une large impasse, bordée de maisons.


Notre nouvelle habitation se composait d’un khavoua, très-vaste, un peu sombre ; mais la chaleur du climat oblige les Nedjéens à défendre les appartements contre les rayons du soleil plus qu’il n’est d’usage de le faire à Hayel et dans le Cacim. Cette pièce, précédée d’un vestibule, ouvrait sur une cour intérieure au milieu de laquelle plusieurs touffes de verveine attestaient le goût sentimental des Arabes pour les beautés de la nature ; car l’habitude d’élever amoureusement deux ou trois plantes afin d’avoir sous les yeux quelque chose qui rappelle la campagne n’est pas à l’usage exclusif de Londres ni de Paris, où l’on voit tant de jardinets suspendus sur le bord de fenêtres. Une cuisine, séparée du reste de la maison, se trouvait au fond de la cour ; en face, une petite porte donnait accès dans une chambre assez spacieuse où j’installai ma pharmacie ; cette pièce était, comme le khavoua, surmontée d’une terrasse qu’entourait un parapet fort élevé. Un petit magasin rempli de meubles et de provisions complétait le logis, mais nos prédécesseurs en avaient gardé la clef.


Le quartier où nous allions nous établir avait le double avantage d’être situé près de la place du marché et de ne renfermer aucun zélateur ni aucun membre de la famille d’Abdel-Vouahab. Il passait pour le moins dévot de la ville ; ses habitants représentaient, si je puis m’exprimer ainsi, le parti libéral du Nedjed. Enfin notre demeure était voisine de celle du Naïb, et les petites ruses de l’envoyé persan, son caractère communicatif et la manière dont il estropiait l’arabe rendaient sa société parfois instructive, toujours amusante.


La farine, le riz, la viande et le café devaient nous être régulièrement envoyés du palais, car Feysoul continuait à nous regarder comme ses hôtes. Mais, l’état de notre bourse nous permettant de ne pas recourir à la libéralité royale, nous voulûmes sauvegarder notre indépendance. Nous nous bornâmes donc à demander le café, qui était excellent, et nous laissâmes aux pourvoyeurs du château la plupart des autres provisions. Abou-Eysa, qui passait chez nous presque toutes ses heures de loisir, nous avait apporté des cafetières et plusieurs ustensiles de ménage. Un mortier ornait le coin du fourneau ; car notre premier soin en arrivant dans l’Ared avait été de nous le procurer pour en faire présent au guide qui en avait perdu un pareil en sortant de Bereyda. Nous étions tous trois d’intrépides buveurs de café ; de plus, nous nous étions imposé le devoir d’offrir, à chacun de ceux qui venaient nous visiter, une tasse de l’aromatique liqueur ; en sorte que, du matin au soir, les coupes étaient pleines et le feu allumé.


Après avoir terminé notre installation, nous nous occupâmes de régler l’emploi de notre temps et de répartir entre nous les différents rôles. Abou-Eysa fut chargé des affaires extérieures : il nous apportait les nouvelles de la ville et de la cour, cherchait à nous concilier les bonnes grâces des grands et vantait partout notre talent médical. Baracat eut le département du ménage : il faisait chaque jour les approvisionnements, cuisinait même au besoin, mais jamais il ne préparait le café, notre guide s’étant exclusivement réservé une opération qui avait à ses yeux une si grande importance. Pour moi, en ma qualité de savant Esculape, je recevais les malades, pesais les drogues et m’efforçais d’avoir un extérieur plus grave qu’aucun des sept sages de la Grèce.


En attendant la clientèle, je vais faire dans la ville une promenade matinale, afin d’étudier à loisir la capitale vouahabite.


Le jour vient de paraître ; c’est l’heure où les modestes plébéiens comme nous vaquent à leurs affaires, tandis que la classe aristocratique est encore plongée dans le sommeil ; car le roi, la cour, tous les dévots nedjéens se lèvent à la clarté des étoiles pour lire le coran et réciter des prières en particulier ; puis ils vont à la mosquée entendre l’office nocturne ; après quoi, ils retournent chez eux prendre deux ou trois heures de repos, en attendant que le soleil se soit élevé à une hauteur suffisante au-dessus de l’horizon et que les prières les appellent de nouveau dans le temple. Mais ceux que n’anime pas une aussi grande ferveur sont déjà dans les rues, respirant à pleins poumons l’air pur du matin, rafraîchi par un léger brouillard.


Nous voulions acheter des dattes, des oignons et du beurre, produits pour lesquels 1’Ared jouit d’une réputation méritée. Les dattes sont ici d’espèces fort variées ; les connaisseurs recherchent les rouges, il y en a cependant de jaunes, qui coûtent peu et ont un goût exquis. Quant aux oignons, je n’en ai jamais vu ailleurs de semblables, ni pour la grosseur ni pour la qualité. C’est grande pitié que les anges de l’islam n’en approuvent pas l’usage : les dévots vouahabites ne peuvent manger ces excellents légumes qu’à la condition de se rincer aussitôt la bouche et de se laver les mains, surtout si l’heure de la prière approche.


Le beurre, de couleur blanchâtre, se moule en petits gâteaux ronds que l’ont tient constamment dans l’eau pour empêcher la chaleur de les fondre.


Nous avions, à la manière de vrais Arabes, attaché sous le menton la toile qui couvrait notre tête ; nous avions pris un long bâton, drapé autour de nous de graves manteaux noirs, et nous marchions lentement, pariant à voix basse, comme si nous suivions un convoi funèbre. Les gens que nous rencontrons nous saluent, ou bien nous les saluons, suivant le cas : d’après l’usage du pays, le cavalier doit prévenir le piéton ; le promeneur, celui qui se tient debout ; et ce dernier, les personnes assises : mais on ne tient compte ni de l’âge ni du rang. Quant aux femmes, aucun homme ne se permet jamais de les aborder.


La plupart des boutiques, particulièrement celles des épiciers, des cordonniers et des forgerons, sont remplies de monde ; car la capitale d’un empire soumis à une centralisation puissante est toujours le rendez-vous d’un grand nombre d’étrangers, venus bon gré mal gré pour leurs affaires. Les boutiques, des bouchers attirent surtout une multitude d’amateurs, appartenant, les uns à l’espèce humaine, les autres à l’espèce canine ; attendu que les chiens sont, chacun le sait, les seuls balayeurs chargés d’assainir les villes de l’Orient. Les Nedjéens, grâce à l’air vif de leurs montagnes, sont grands mangeurs de viande, et toutes les classes peuvent se donner le luxe de cette nourriture, qui, dans Riad, est d’un bon marché si extraordinaire qu’un beau mouton gras y coûte au plus 5 fr, 60 c.


Nous continuons notre marche, observant les promeneurs rassemblés à l’ombre des murailles du palais. Quelques citadins de bonne mine s’y trouvent déjà réunis ; ils ressemblent à ceux du Chomeur et du Cacim, si ce n’est qu’ils ont la peau plus brune et que leurs vêtements affectent une simplicité rigide ; ce qui me frappe surtout en eux, c’est l’absence des longues boucles que les habitants de Hayel et de Bereyda laissent tomber sur leurs épaules. Les étrangers sont nombreux. Après avoir contemplé le tableau pittoresque qu’ils nous offrent, nous continuons Baracat et moi, notre promenade dans la ville. Riad se divise en quatre quartiers distincts : celui du nord-est renferme les résidences de la famille royale, les châteaux des grands dignitaires et des riches habitants. Les maisons en sont élevées, les rues droites et assez larges ; cependant l’air y est malsain, à cause de l’abaissement du sol. Près de là, s’étend le quartier nord-ouest , qui est 1e nôtre : les habitations, confuses et irrégulières, y varient de grandeur et d’aspect ; là, se réunissent les étrangers, les gens à réputation suspecte, qui abondent toujours dans les grandes capitales, les dissidents politiques et religieux, les Nedjéens qui, fidèles aux anciennes coutumes, ont repoussé les doctrines du fils d’Abdel-Vouahab ; enfin les chefs de districts, et les bédouins. On y fume, on y vend du tabac, et le coran y est ordinairement fort négligé. Il ne faut pas cependant croire que cette partie de la ville soit absolument abandonnée à l’esprit des ténèbres ; de vertueux metovouas ou chapelains et de saints zélateurs viennent faire briller la vraie lumière dans l’asile de la réprobation, et donner l’exemple de l’espionnage à une population édifiée, sans aucun doute, par une vertu qu’elle n’a pas le courage d’imiter.


Détournons au plus vite les yeux d’un spectacle attristant pour des âmes fidèles, et reportons-les sur le quartier, sud-ouest, séjour des purs croyants, des irréprochables vouahabites. Là, demeurent les descendants du grand fondateur, les membres de la famille d’Abdel-Vouahab, que n’a pas atteints le glaive de l’Égypte et qui se sont préservés de toute souillure étrangère. Là, s’élèvent des mosquées d’une simplicité austère, où chaque jour on inculque aux vrais croyants : « qu’eux seuls sont dans la droite voie, que les délices du Paradis leur appartiendront exclusivement. » De petits oratoires ou musallas, des fontaines pour les ablutions, des niches tournées du côté de la Caaba remplissent l’intervalle compris entre chaque maison ; dans les rues, circule un air pur, bienfait visible, qui est le symbole de l’invisible bénédiction d’Allah. Ne pensez pas, cher lecteur, que ces paroles soient une ironie ; j’emploie, mot pour mot, les expression que répètent sans cesse les Nedjéens quand ils décrivent le quartier modèle de la cité modèle. Cette partie de la ville est la vraie citadelle de l’intolérance religieuse et nationale ; on y rencontre un pieux orgueil, un mahométisme irréprochable, et en même temps, comme on peut l’attendre de gens qui voient dans l’orthodoxie la seule vertu, dans l’hétérodoxie le seul crime qu’il y ait au monde, un grand fond de licence et de vices cachés.


Enfin au sud-est se trouve le khazik, dont les maisons mal bâties et mal tenues sont habitées par les classes pauvres de Riad. L’air y est malsain, et l’amas de la population en augmente encore l’insalubrité ; aussi le choléra y exerça-t-il en 1854 de terribles ravages.


De larges rues séparent seules les uns des autres ces différents quartiers ; chacun cependant forme un arrondissement distinct, et reçoit une dénomination particulière.


Outre la grande cathédrale ou djamia, la capitale vouahabite renferme une trentaine de mesdjids, réparties dans les différents quartiers. Nous citerons entre autres celle qu’Abdalla, l’héritier du trône, honore tous les jours de sa présence, et une autre où officie le cadi Abdel-Latif. Ces deux édifices, quoique rigoureusement dépourvus d’ornements, attirent l’attention par leur grandeur et l’extrême propreté qui préside à leur entretien. Dans toutes les mosquées, on appelle matin et soir à haute voix les noms des fidèles, système qui a le double avantage de stimuler la piété et de découvrir les défections.


Les remparts qui entourent la ville ont une hauteur de six à neuf mètres ; ils sont solides, en bon état et défendus par un fossé profond. Au-delà s’étendent les jardins, qui ressemblent à ceux du Cacim et fournissent des produits analogues, l’élévation du sol compensant ici la différence de la latitude. Ce n’est qu’au sud de l’Ared, dans l’Yémama, que la flore change brusquement d’aspect et annonce l’approche des tropiques.


Abou-Eysa, fidèle à sa promesse, s’était mis à l’œuvre et usait largement du charlatanisme que l’on appelle vulgairement puff, pour nous amener une nombreuse clientèle. Ses louables efforts ne restèrent pas sans résultats : le surlendemain du jour de notre installation, nous vîmes entrer un malade qui fut pour nous un véritable présent du ciel.


Ce visiteur n’était autre que Djôhar, grand trésorier de Feysoul. Mes lecteurs seront sans doute un peu surpris d’apprendre que ce haut dignitaire à la peau d’un noir d’ébène avait été jadis esclave et avait obtenu sa liberté de Tourki, père du roi actuel. Grand, bien fait, aussi beau qu’un nègre peut l’être, il paraissait âgé d’environ quarante-cinq ans ; ses vêtements étaient fort riches, comme le sont toujours ceux des Africains opulents, quelle que soit la secte à laquelle ils appartiennent, et, à sa ceinture, brillait une épée à poignée d’or. Mais, disait-il, si l’usage de ce métal est défendu à titre de parure, il est permis de l’employer, en toute sûreté de conscience, pour décorer des armes. Du reste, Djôhar était un excellent compagnon, d’une humeur enjouée, un peu vif, mais traitable et confiant, comme la plupart des gens de sa couleur.


La maladie dont il souffrait alors le contrariait beaucoup, car elle le mettait dans l’impossibilité de remplir une mission dont Feysoul voulait le charger. Ainsi, travailler à rétablir sa santé, c’était rendre un service à l’État.


Après le café, j’emmenai le malade dans mon cabinet, où, complétant par mes inductions ses réponses un peu confuses, je parvins à me faire une idée nette de ce qu’il éprouvait. Le mal, quoique sérieux, pouvait cependant être combattu par un traitement simple et efficace ; aussi n’hésitai-je pas à lui promettre un prompt soulagement, ajoutant que, dans trois semaines, il serait en état de partir pour Bahraïn, où l’appelait sa mission. J’ajoutai qu’avec un personnage aussi distingué je ne voulais pas conclure de marché ni fixer le chiffre de mes honoraires, et que je laissais entièrement à sa générosité la rémunération de mes services. Il prit alors congé et, accompagné de ses serviteurs nègres, il regagna le palais.


La glace était rompue : la confiance absolue de notre malade, jointe à son rang élevé et à l’importance de sa charge, produisit le meilleur effet sur la cour et la ville. J’eus lieu de remercier ma bonne étoile qui m’avait amené un nègre pour premier client.


Le second personnage important qui vint ensuite réclamer nos soins différait beaucoup de Djôhar par le caractère : il avait moins de bonhomie, d’abandon, mais il servait mieux les desseins qui nous amenaient à Riad. C’était Abdel-Kérim, fils d’Ibrahim, qui, allié par un mariage à la grande famille vouahabite, se prétendait lui-même issu de la plus ancienne noblesse du pays. Sectaire acrimonieux et modèle de tous les vices orthodoxes, il figura sur la première liste des zélateurs à l’époque de leur création, en 1854, et se fit remarquer par l’exaltation de sa ferveur religieuse. Honoré par les « saints, » qui le regardaient comme une victime de ses hautes vertus ; détesté de tous les honnêtes gens, il menait une vie retirée dans le troisième quartier de la ville, d’où une bronchite chronique, maladie qui n’est pas rare au Nedjed, l’amenait aujourd’hui à notre porte.


Il se présenta d’un air grave et plein de modestie ; puis, avant même d’expliquer la nature de son mal, il commença un édifiant discours, dans lequel il eut soin de faire étalage de sa science religieuse. Enfin, il descendit de ces hauteurs et me pria d’examiner sa poitrine, pour laquelle je lui prescrivis le traitement qui me parut le plus convenable ; il prit ensuite congé, non sans avoir exigé de nous la promesse que nous lui ferions l’honneur d’aller souper chez lui le lendemain. Abou-Eysa était tout à la fois inquiet et charmé des avances d’Abdel-Kérim.


Le lendemain, un peu avant midi, le dévot personnage, modestement vêtu d’une longue robe blanche et le bâton à la main, revint en personne à notre demeure nous rappeler notre engagement. Nous sortîmes avec lui : après avoir traversé la place du marché, passé derrière le palais, suivi des rues bien propres, où le décorum et la gravité étaient évidemment à l’ordre du jour, nous arrivâmes enfin devant son habitation. Il nous introduisit dans une cour, nous fit monter au second étage par une longue enfilade d’escaliers, et nous nous trouvâmes bientôt dans un magnifique divan. Nous reçûmes d’Ibrahim et de sa famille un salut plein de courtoisie, un accueil des plus flatteurs. L’un des enfants apporta aussitôt une corbeille de dattes excellentes, en signe de bienveillance et d’estime. Quand le dîner fut servi, le maître de la maison me fit des excuses pour la simplicité du repas : « Vous nous traiteriez mieux à Damas, dit-il, si nous étions vos hôtes ; mais le Nedjed est pauvre, et ce sont les ressources, non la bonne volonté, qui nous manquent. » Le menu comprenait, entre autres délicatesses, un plat de crevettes dont la vue me causa autant de surprise que de plaisir, parce qu’il annonçait le voisinage de la côte orientale.


Après le dîner, on nous apporta, pour nous laver les mains, de l’eau et de la potasse (en arabe cali, d’où vient notre mot alcali), substance qui, dans le Nedjed, tient lieu de savon ; puis on commença la cérémonie des fumigations. Dans le pays orthodoxe d’Ared, le soin de se parfumer prend en quelque sorte un caractère religieux, car le Prophète, en proclamant d’une manière explicite son goût pour les odeurs suaves, qui ne le cédait en rien à sa passion pour les femmes, a légué un exemple que ses sectateurs zélés n’ont pas manqué de suivre. Aussi, à la fin de chaque repas, ou même après une tasse de café offerte pendant une visite, on voit paraître une cassolette carrée, fermée par un grillage en filigrane, et qui porte à sa base une sorte de tige ou de poignée, assez longue pour que l’on puisse la tenir sans se brûler les doigts. On remplit de charbon la partie supérieure de la boîte, et l’on jette par-dessus, soit du baume de benjoin, soit trois ou quatre petits morceaux de bois de senteur, semblable à celui que nous avions offert aux ministres. Chacun des assistants prend à son tour l’appareil embrasé et le passe sous sa barbe, qui, dans le Nedjed, est en général fort négligée ; puis il l’approche de son turban, afin d’y introduire l’odorante vapeur, au risque de se brûler les oreilles, s’il est novice, comme je l’étais moi-même ; enfin quelquefois le convive ouvre aussi sa chemise afin de garder sur sa poitrine une bouffée de la douce odeur. Ce parfum est en effet fort tenace et subsiste très-longtemps.


Après trois semaines de traitement, les symptômes du mal avaient si complètement disparu qu’Abdel-Kérim se déclara parfaitement guéri, et nous ne le revîmes plus. Quand il s’était confié à mes soins, nous étions convenus des honoraires qu’il aurait à me payer ; je lui rappelai sa promesse avec ménagement. Comme la somme dont il s’agissait ne dépassait pas quatorze francs, la lenteur d’Abdel-Kérim à nous payer n’était pas moins ridicule que mesquine. Rougissant de ses procédés, mais persistant dans son mauvais vouloir, il s’avisa, pour sortir d’embarras, d’un expédient assez original.


Une après-midi que j’étais seul dans mon khavoua, un coup retentissant frappé à la porte m’avertit de fermer mon livre de notes et d’aller ouvrir. Trois ou quatre de mes amis entrèrent avec la figure joyeuse d’hommes qui ont une amusante nouvelle à raconter. Ils arrivaient du sermon de la grande mosquée ou djamia.


Après que le metovoua avait eu fini de lire quelques versets du coran, Abdel-Kérim s’était avancé pour en faire à haute voix le commentaire suivant l’usage du pays. Il prit pour texte de son discours la confiance que chacun doit mettre en Dieu seul, à l’exclusion de toute créature. Puis, venant à une conclusion pratique, il s’enflamma contre ceux qui ont foi dans la médecine, déclarant un tel préjugé hérétique et absurde à la fois, puisque la seule cause effective de la santé ou de la maladie, de la vie ou de la mort, est la volonté de Dieu. De là, il déduisit cette conséquence ingénieuse et légitime que les médecins sont des êtres inutiles, qu’ils ne méritent ni remercîments ni récompenses. « Quand même, ajoutait-il, un homme semblerait avoir été guéri par de tels moyens, son rétablissement serait une simple coïncidence, non un effet direct, et le docteur n’aurait rien à réclamer, car la guérison serait l’œuvre de Dieu seul. La Ilah illa Allah ! (Il n’y a d’autre Dieu qu’Allah !) »


Dans un autre moment, cette édifiante prédication n’aurait pas surpris l’assemblée ; malheureusement, Abdel-Kérim étant un des notables de la ville, chacun savait par cœur l’histoire de sa maladie, son traitement et sa guérison. Sa thèse, quoique parfaitement orthodoxe, fut attribuée à l’inspiration de sentiments peu honorables, et chacun le soupçonna d’avoir voulu plutôt nouer les cordons de sa bourse que délier le nœud d’une question de doctrine. Des sourires et des chuchotements accueillirent l’orateur ; plus, quand les assistants furent sortis de la mosquée, ils échangèrent des commentaires ironiques et se livrèrent à toute la gaieté que comporte le décorum nedjéen. Mes amis, qui ne pouvaient s’empêcher de rire de nouveau en me faisant ce récit, me promirent d’amener le lendemain Abdel-Kérim à notre demeure, sous un prétexte quelconque, et nous nous entendîmes sur ce que nous devions dire et faire.


Ils tinrent parole. Le jour suivant, dans l’après-midi, l’ex-zélateur se présenta d’un air embarrassé à notre porte, accompagné d’un groupe de curieux, parmi lesquels figuraient nos hôtes de la soirée précédente. Après les politesses d’usage et quand la conversation eut pris le cours que nous voulions lui donner : « Abdel-Kérim, lui dis-je, il est hors de doute que la santé vient de Dieu seul et que le docteur mérite peu de remercîments ; de la même façon, ni plus ni moins, j’entends qu’Allah me donnera la somme qui m’est due ; vous serez en cela son instrument passif, et, quand vous m’aurez payé, je vous devrai tout aussi peu de reconnaissance. » Chacun de rire alors et de faire pleuvoir les quolibets sur le renard pris au piège, dont la confusion fut extrême. Il sortit en promettant de me satisfaire bientôt, et avant le coucher du soleil il envoyait son jeune frère nous apporter le prix convenu, afin de se mettre à l’abri de nouveaux sarcasmes ; mais il ne franchit plus désormais le seuil de notre maison, ce qui nous laissa fort peu de regrets.


J’eus occasion d’étudier la classe lettrée sous un jour beaucoup plus avantageux dans la personne d’un troisième malade, Abder-Râman, metovoua ou chapelain du palais. Depuis plusieurs années il était sujet à de violentes névralgies ; une crise aiguë le retenait en ce moment dans sa chambre et l’empêchait de vaquer à son ministère. Djôhar, qui éprouvait déjà une amélioration notable, avait fait un pompeux éloge de son docteur ; et, suivant son conseil, le metovoua me fit mander avec les plus vives instances.


Ses appartements, situés en face de ceux du premier ministre Mâboub, étaient spacieux, élégamment meublés, et contenaient, entre autres objets, quarante volumes environ, imprimés ou manuscrits ; ce qui forme en Arabie une très-belle bibliothèque.


En dépit de ses souffrances, il employa la plus élégante phraséologie pour me faire connaître son mal ; et quand, au bout de deux ou trois jours, un traitement convenable l’eut délivré de ses tortures, il devint pour moi une précieuse relation. J’appris par lui d’intéressantes particularités sur l’histoire de Moseylema, des vouahabites et de l’ancien état religieux du Nedjed.


Nous comptâmes encore dans notre clientèle, Abdel-Latif, arrière-petit-fils du célèbre fondateur du vouahabisme, et cadi actuel de la ville. C’est un homme d’une beauté remarquable, dont les manières et le langage annoncent une certaine culture. Envoyé en Égypte avec sa famille lors de l’invasion d’Ibrahim, il avait été élevé au Caire, et il doit à son séjour au milieu d’un peuple plus éclairé que celui du Nedjed l’aisance et la variété de sa conversation, son apparence de libéralisme, et son dédain, fort surprenant chez un cadi de Riad, pour la tautologie fatigante et ampoulée de sa secte. Mais il ne faut pas se laisser tromper par ces dehors brillants : la langue seule est égyptienne, le cœur et l’esprit sont vouahabites. Je ne crois pas que l’on puisse rencontrer dans l’Arabie centrale un homme plus dangereux ni plus ennemi du progrès qu’Abdel-Latif.


Le cadi de Riad, l’ancien étudiant du Caire, aujourd’hui chef des zélateurs nedjéens, est la personnification de l’antipathie éternelle du mal pour le bien, antipathie non moins profonde que celle du bien pour le mal.


Malgré la défiance que m’inspirait son caractère, j’entretenais avec Abdel-Latif de fréquentes relations. Sa maison était un véritable palais ; il avait d’immenses jardins, une foule d’esclaves et de serviteurs ; en un mot, il était, après le roi, le premier personnage de l’État, et même, sous beaucoup de rapports, sa puissance dépassait celle de Feysoul. Les leçons tant de fois répétées du coran : « O vous qui avez la foi, pourquoi vous priveriez-vous des dons qu’Allah place à votre portée ? » ces leçons n’ont pas été perdues pour le pieux vouahabite, que sa haute dignité, la richesse et l’influence de sa famille mettent en état de jouir de tous les biens terrestres.


Quant à Djôhar, oubliant sa haute position, il venait soir et matin à notre modeste logis pour nous consulter, bien que le mouvement lui causât des douleurs aiguës. Au bout de trois semaines, son état étant devenu assez satisfaisant pour qu’il pût, sans péril, entreprendre la mission qui lui était confiée, sa joie fut des plus vives, et une somme de quarante-cinq francs, présent fort riche pour un vouahabite, manifesta sa gratitude, qui de plus s’épanchait en éloges cordiaux et pompeux.


Le premier orage s’était donc dissipe, et tout paraissait nous promettre une résidence calme et paisible dans la capitale, aussi longtemps qu’il nous conviendrait d’y séjourner. Feysoul, dont les appréhensions avaient un peu diminue, était revenu à son palais, et avait repris assez de courage pour accorder au Naïb une audience privée dans le khavoua intérieur. Mohammed ne fut pas très-satisfait de cette réception : il ne pouvait comprendre la froideur avec laquelle le « Bédouin », — seul titre qu’il donnât au monarque vouahabite, — avait accueilli la longue énumération de ses griefs. Mâhoub ne montrait pas non plus beaucoup de zèle à servir ses intérêts. Pour nous, d’accord avec Abou-Eysa, nous avions pris la résolution de ne demander aucune entrevue spéciale à Feysoul : le vieillard étant un pur instrument entre les mains de ses ministres et de la faction des zélateurs, notre présence dans son divan ne devait produire aucun résultat utile, et pouvait an contraire donner lieu à des soupçons jaloux, à des conjectures fâcheuses.


Mais Abdalla, qui ne ressentait pas les craintes séniles dont était agité le cœur de son père, ne nous fit pas attendre longtemps la faveur d’une audience particulière. En dépit de notre réserve trop bien justifiée par la lettre de recommandation qu’Obeyd lui avait écrite à notre égard, nous reçûmes, quelques jours après notre arrivée, un message par lequel Abdalla nous invitait à paraître devant lui. Le porteur de la missive, nommé Abdalla comme son maître, était un vrai Nedjéen, un sectaire sombre et hypocrite. Ses membres grêles, son visage jaune, son front plissé ni son regard astucieux ne lui donnaient nullement la mine d’un agréable compagnon. Il nous informa que son oncle (titre poli par lequel il désignait Abdalla) se trouvait fort souffrant et désirait au plus tôt consulter un docteur.


Revêtus de nos meilleurs habits, nous nous rendîmes à l’invitation du prince. Nous traversâmes deux cours, puis un vestibule qui conduisait dans le khavoua privé. Le château en renferme un autre, destiné à recevoir les étrangers : il est situé dans la seconde cour et grand deux fois comme la chambre dés hôtes du palais de Feysoul. Celui de l’appartement particulier ne peut guère contenir qu’une vingtaine de visiteurs : il est richement meublé, mais trop sombre. La matinée s’avançait et la chaleur devenait accablante. Abdalla, entouré de trois ou quatre officiers, s’était étendu sur un tapis dans le vestibule ; un grand nombre de serviteurs, les uns blancs, les autres noirs, se tenaient en armes auprès des portes : tous avaient l’air farouches, surtout les Nedjéens.


Les traits d’Abdalla ne manqueraient pas d’une certaine beauté, sans l’expression hautaine, presque insolente, qui leur est habituelle ; le prince a aussi une tendance marquée à l’obésité, défaut héréditaire dans plusieurs branches de sa famille. Je lui trouvai quelque ressemblance avec les portraits d’Henri VIII, et les caractères des deux princes n’offrent pas moins d’analogie. Il nous reçut avec une politesse un peu rude, qu’il s’efforça de rendre encourageante ; toutefois je reconnus vite que la maladie dont il parlait n’était qu’un prétexte pour satisfaire sa curiosité. On pense bien que je passai sous silence nos relations avec Obeyd et la lettre qu’il m’avait remise. Abdalla nous interrogea longuement sur le Chomeur, car il savait que nous avions visité Hayel et exprima une haine violente contre Télal. Enfin il nous demanda ou, pour parler plus exactement, nous ordonna de venir au palais le matin suivant. Nous devions apporter avec nous nos livres, le prince ayant un grand désir d’apprendre l’art de guérir : « Voilà, pensai-je un disciple qui promet. »


Il était cependant sérieux dans ses intentions. Quand, le lendemain, nous eûmes été introduits dans le khavoua privé, et qu’il nous eut offert du calé et des parfums, il nous retint une heure entière, soit pour lire avec lui mon volume de thérapeutique imprimé à Boulac, soit pour déchiffrer un manuscrit sans date qui faisait partie de la bibliothèque de Son Altesse et contenait des définitions de Galien, tronquées et mal comprises, des traités arabes, des recettes pharmaceutiques laissées par le Prophète ; recettes propres à donner une pauvre idée du savoir médical de leur auteur, car elles étaient entremêlées de termes botaniques empruntés au persan ou à l’idiome de la Haute-Egypte, et Daniel lui-même aurait été embarrassé d’en démêler le sens. Nous traitâmes ces doctes autorités avec le respect qui leur était dû, en essayant de leur découvrir une signification quelconque. Je ne sais si nous y parvînmes ; mais, en tout cas, nous réussîmes à gagner les bonnes grâces du farouche Nedjéen. A partir de ce jour, les serviteurs du palais eurent pour nous un visage épanoui, par le sourire, si c’étaient des blancs, par une grimace, si c’étaient des noirs ; car les flatteries pour les gens en faveur sont de tous les pays.


Tandis que je gagnais les bonnes grâces d’Abdalla, Mâboub, curieux de connaître les deux docteurs syriens, dont son père, le grand trésorier Djôhar, parlait avec tant d’éloges, eut la condescendance de nous faire en personne une visite, bien que notre réserve habituelle nous eût empêchés de lui présenter nos hommages. Le premier ministre Mâboub dans notre demeure ! Vraiment, oui ! Et quel premier ministre encore ! Heureusement pour moi, Abou-Eysa me l’avait plusieurs fois dépeint ; sans quoi, j’aurais commis quelque lourde méprise ; mais Baracat ne pouvait en croire ses oreilles quand il apprit que notre visiteur était la principale colonne de l’empire vouahabite.


Né d’une esclave géorgienne donnée à Feysoul par Abbas Pacha, Mâboub, alors âgé d’environ vingt-cinq ans, paraissait si jeune, avait si peu l’air d’un Nedjéen, ou même d’un Arabe, que je demeurai frappé d’étonnement. Son teint blanc, ses cheveux fins et doux, ses yeux bleus, ses membres bien proportionnés, tout en lui reniait la prétendue paternité du nègre Djôhar, à moins que les assertions de mes livres médicaux, confirmées par mon expérience personnelle, ne soient complètement mensongères. En réalité, tandis que le langage officiel, dont j’imiterai la prudence, désigne le grand trésorier comme père de Mâboub, chacun dit tout bas que Feysoul a des droits bien plus réels à ce titre.


Mâboub est remarquablement beau, il a le visage d’un Géorgien, et plus d’une fois, en conversant avec lui, je me rappelai l’Arnold de Byron. A l’âge où les Anglais de bonne famille étudient encore dans les écoles, tout au plus servent en qualité de lieutenant ou d’aspirant, ce jouvenceau caucasien mène le vieux despote nedjéen par le nez, se fait craindre de son terrible fils, abaisse à ses pieds courtisans et zélateurs, et dispose presque seul des destinées de l’Arabie centrale.


Sa première visite fut caractéristique. Laissant de côté l’étiquette, il se montra très-familier, nous adressa vingt questions dont il attendait à peine la réponse, passa rapidement en revue nos livres, notre pharmacopée, notre costume, nos personnes ; but à la hâte une tasse de café, nous assura de son patronage, puis, nous serrant la main à la manière européenne, il se retira.


Abou-Eysa, dont Mâboub était le principal appui et dont la fortune se trouvait maintenant liée à la mienne, désirait vivement que cette première entrevue fût suivie de relations fréquentes ; de mon côté, j’étais curieux d’étudier un personnage aussi important et aussi extraordinaire ; en conséquence, dès le lendemain, je me rendis au palais accompagné d’Abou-Eysa.


Mâboub était assis dans le divan de Djôhar. Il reçut le guide avec la familiarité d’un ancien protecteur et m’honora bientôt d’une égale bienveillance. Ses questions m’apprirent qu’il me faisait l’honneur de m’attribuer une naissance semblable à la sienne, c’est-à-dire qu’il me supposait né en Égypte d’une femme géorgienne.


Il nous prenait pour des espions envoyés par le gouvernement égyptien afin de le tenir au courant des affaires du Cacim et du siège d’Oneyza. La conjecture n’était pas dénuée de vraisemblance. La route que nous avions suivie, les livres que nous possédions, le fait même de notre science médicale relativement supérieure, ma prononciation, tout tendait à confirmer cette idée. De plus, Mohammed, frère cadet d’Abdel-Latif, prétendait m’avoir rencontré en Égypte ; il disait connaître l’histoire de ma vie passée et mes intentions actuelles ; tout cela était un tissu de mensonges contre lequel je m’empressai de protester, mais il n’était pas facile de détruire l’impression produite par ces fables.


Cependant, après notre rencontre chez Djôhar, Mâboub me reçut dans son appartement, où je passai souvent plusieurs heures. Sa bibliothèque était la plus riche que j’eusse encore vue dans la péninsule ; elle se composait des meilleurs poètes arabes, de nombreux traités sur la législation et la religion, de commentaires du coran, de relations de voyage d’une authenticité plus que douteuse, et d’ouvrages de géographie, suivant lesquels le monde se divise en sept régions, dont la plus importante, la plus peuplée, la plus étendue est naturellement l’Arabie. Enfin je trouvai chez Mâboub un manuscrit fort intéressant pour moi ; c’était l’histoire de l’empire vouahabite. Les contrôles de l’armée, la correspondance officielle, les registres de comptabilité financière étaient réunis dans un cabinet particulier ; mais les portes en demeuraient souvent ouvertes et je pus consulter ces documents. Mâboub ne voyait pas grand inconvénient à me laisser prendre des notes ou copier quelques passages de ses manuscrits.


En outre, il eut soin que nous fussions abondamment pourvus de viande et de café, seul luxe du Nedjed ; il nous donna aussi une somme d’argent assez considérable que j’acceptai avec empressement dans l’espoir de diminuer ses soupçons. Ce fut en vain. Ses yeux se fixaient sans cesse sur moi avec l’expression inquiète d’une personne qui aperçoit sous des eaux profondes un objet suspect, qu’elle cherche vainement à distinguer ; toutefois la sympathie que lui inspirait notre parité supposée d’origine l’inclinait vers la bienveillance.


Un évènement comique amena quelques jours après une crise heureuse dans les affaires du Naïd, et le délivra des outrages qu’on prodiguait à ses convictions chiites, dans l’intention de le pousser par le dégoût et l’ennui à consentir à un arrangement concerté. J’ai déjà dit que, matin et soir, on fait dans les mosquées l’appel des fidèles, et que les absents sont exposés à recevoir des exhortations d’une nature assez blessante. Ni le Naïb, ni Baracat, ni moi, nous ne nous croyions soumis aux mêmes règles que les vouahabites ; aussi n’étions-nous pas fort assidus à la prière. Un matin le zélateur chargé de veiller à l’édification de notre rue, se mit en tête que les « infidèles » devaient, pour ne pas causer de scandale, agir comme les vrais musulmans. « Cum Romae fueris, romano vivetur usu. » Il fit donc mettre nos noms sur la liste, l’iman les lut avec les autres ; mais il va sans dire que personne n’éleva la voix pour y répondre. Le zélateur indigné rassembla une foule pieuse, armée de bâtons, et, un peu avant le lever du soleil, il s’arrêtait devant notre demeure, la première de sa tournée. Heureusement elle se trouvait fermée au verrou, car Baracat, Abou-Eysa et moi, nous fumions la pipe du matin à côté d’une tasse d’excellent café. Le guide, en entendant le coup de marteau, dont sa mauvaise conscience lui révéla aussitôt le motif, fut extrêmement effrayé, sachant par expérience que le fanatisme vouahabite, quand une fois il a pris l’éveil, est un dangereux ennemi. Pâle comme la mort, il nous conseilla de ne pas répondre à la sommation et de nous blottir dans une pièce reculée ; mais Baracat, au contraire, résolut de faire face au danger. Il alla droit à la porte, l’ouvrit et, s’avançant au dehors, il la referma vivement derrière lui, sans laisser aux visiteurs le temps d’entrer. Le colloque suivant s’engagea ensuite dans la rue :


« Pourquoi n’étiez-vous pas aux prières ce matin ?


— Nous avons déjà dit nos prières ; nous ne sommes pas des athées ?


— Pourquoi n’avez-vous pas répondu à l’appel de vos noms ? demanda le zélateur, supposant d’après le tour équivoque de la réponse que nous devions avoir été à la djamia.


— Nous pensions que, vous autres vouahabites, vous aviez des cérémonies particulières qui ne regardent pas les étrangers ; pouvons-nous connaître tous vos usages ? répliqua Baracat sans se déconcerter.


— Quel homme était à votre droite pendant la prière ? demanda l’inquisiteur.


— Quelque bédouin, je pense ; est-ce mon affaire de connaître tous les bédouins de Riad ?


— Et qui était è votre gauche ?


— Le mur. »


Ces derniers mots furent prononcés d’un air si naturel d’innocence et de tranquillité que les porteurs de gourdins ne savaient que faire. En vrais Arabes, ils laissèrent à mon compagnon le bénéfice du doute, et s’éloignèrent non sans recommander l’exactitude aux offices religieux. — « Si Dieu le veut, » répondit Baracat d’une manière vague, mais orthodoxe.


En quittant notre demeure, la sainte cohorte se rendit à celle du Naïb. Un violent coup de marteau fit accourir Ali, le jeune domestique, qui, avec une imprudente confiance, ouvrit la porte tout au large. Les Persans, à Riad, ne doivent pas attendre de merci.


« Jetez-le à terre, battez-le, purifiez sa peau ! » cria-t-on de toutes parts, et l’assaillant le plus proche saisit le chiite étonné pour lui infliger le châtiment légal.


Mais Ali était un grand et vigoureux garçon, que l’on ne pouvait facilement terrasser : par un violent effort, il réussit à se dégager de l’étreinte des pieux exécuteurs, et se précipita dans l’intérieur de la maison en appelant de toutes ses forces son frère Hassan à son aide. Ce dernier s’avança, tenant un pistolet de chaque main ; tandis qu’Ali saisissait un poignard et le brandissait d’un air menaçant ; le vieux Naïb, arraché à son sommeil, sortit en robe de chambre et, appuyé contre la rampe de l’escalier, accabla les intrus de malédictions et de menaces persanes Les zélateurs tournèrent les talons et s’enfuirent en désordre ; Ali et Hassan les poursuivirent le pistolet au poing jusque dans la rue, battant l’un, donnant des coups de pied à un autre, culbutant un troisième au milieu de la poussière.


Le Naïb s’habilla aussitôt et se rendit au palais pour demander justice de l’acte d’agression dont il avait été l’objet. Notre affaire s’étant terminée d’une manière pacifique, nous ne crûmes pas devoir l’accompagner, et il partit avec Abou-Eysa, qui était chargé de plaider notre cause. Ordre fut donné aux zélateurs de ne pas se mettre en peine de notre conduite, et Mâboub, pour réparer autant que possible l’offense faite à l’ambassadeur persan, lui épargna désormais les boutades et les railleries dont il l’avait poursuivi auparavant.


Disons tout de suite comment se terminèrent les aventures de Mohammed-Ali au Nedjed. Après un mois d’allées et de venues, de promesses et de déceptions, il se trouvait exactement au même point que le jour de son arrivée. Abou-Eysa lui dit alors clairement (plusieurs fois déjà il le lui avait inutilement donné à entendre) que, dans la capitale vouahabite, l’argent est le seul éperon capable de faire avancer le coursier de la diplomatie et que, s’il voulait avoir une réponse favorable, il devait se résoudre à quelque sacrifice.


Ces réponses sonnaient mal à l’oreille du Naïb, qui était avare comme la plupart de ses compatriotes. Il fallut néanmoins s’exécuter. Le lendemain un fusil à deux coups était déposé chez Abdalla ; un samovar 
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