Traduction d’Émile Jonveaux




НазваниеTraduction d’Émile Jonveaux
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Chapitre II. — L’Arabie et les Arabes


Quels sont les Arabes et ce qu’est l’Arabie à proprement parler. — Le fertile littoral et la chaîne qui le borne. — La ceinture de sable. — Nedjed ou plateau central. — Les Néfouds et leurs ondulations. — Excavations en forme de cratère. —Les ouadis et leurs eaux visibles ou souterraines. — Le massif du Toweyk, son altitude, ses gradins, ses vallées et ses eaux hivernales. — Statistique du Chomeur, —Division politique et statistique du Nedjed et de l’Oman. — Sédentaires et nomades. — Les bédouins sont des Arabes dégénérés ou restés sauvages. — Le sam, le mésa et le lait forment leurs principaux aliments. — Amour du pillage, perfidie et hospitalité des bédouins. — Ismaélites, Kâtanites et Nabathéens. — Les nègres et les mulâtres. — Affranchis et esclaves. — La langue du Coran est celle que parlent les Ismaélites. — Au sud de Riad, l’idiome kâtanite, et, plus au midi, l’himyarite. — Dattes. — Café. — L’Europe ne reçoit pas un grain de Moka. — Absence d’insectes. — Gibier. — Moutons et laine. — Bœufs et vaches. — Perles. — Chameaux et dromadaires. — Excellence des chevaux nedjéens.


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Avant de continuer mon récit, je trouve nécessaire, pour l’intelligence plus complète de ce qui précède et de ce qui va suivre, de donner ici quelques renseignements sur la conformation générale de l’Arabie, sur ses divisions politiques, ses habitants et ses productions principales.


Il est vrai que beaucoup de moyens d’investigations m’ont manqué. Je n’avais pas d’instruments pour vérifier les latitudes et les longitudes, ni pour déterminer la température, la sécheresse ou l’humidité de l’atmosphère ; bien souvent je n’ai pas eu la liberté de prendre une seule note ostensiblement. Cependant j’ai pu interroger, j’ai pu observer, dresser même des cartes qui, tout inexactes qu’elles ont été, indiquaient suffisamment ce que j’avais relevé moi-même et ce qui n’avait encore été connu d’aucun autre Européen. Ce sont les résultats de ces études et de ces observations que je trouve indispensable de consigner ici.


Bien que des populations disséminées sur les côtes orientales et septentrionales de l’Afrique et même ailleurs soient considérées comme composées d’un nombre plus ou moins grand de gens d’origine arabique, nous commencerons par dire qu’il nous semble juste de n’appeler Arabes que les hommes qui habitent la presqu’île étendue entre la Mer Rouge, la Mer des Indes, la Mer d’Oman et le Golfe Persique. Encore, dans ces limites qui sont celles de l’Arabie proprement dite, faut-il distinguer des parties qui ont cessé d’être vraiment arabes. Ainsi la route des pèlerins qui, dans le Hedjaz, longe la Mer Rouge, est à moitié turque ; Médine est cosmopolite ; la côte de l’Yémen est indou-abyssinienne. La Mecque, rendez-vous des Mahométans de toute race, de toute secte et de tout pays, comme les grands ports, surtout Moka, Aden, Mascate et Catif, n’a guère conservé les mœurs arabiques.


Ce littoral, abordable aux étrangers, qui en ont altéré profondément la population, est composé de contrées généralement fertiles qu’on nomme, le long de la Mer Rouge, le Hedjaz et l’Yémen ; près de la Mer des Indes, l’Hadramaout, auquel succède une longue suite de rivages souvent appelés Mâra et Garâ, étroite lisière des sables où ne s’élèvent guère ni villes ni villages, mais çà et là des huttes en terre et des cabanes en feuilles de palmiers ; puis on rencontre le riche pays d’Oman sur la mer du même nom, et enfin le Catar et le Haça.


Derrière cette bande maritime court une chaîne de montagnes basses et stériles pour la plupart, mais qui, dans l’Yémen et dans l’Oman, atteignent une élévation et une largeur assez considérables, en même temps qu’un haut degré de fertilité.


Au-delà de la chaîne du littoral s’étale une ceinture gigantesque de déserts. Au sud-est, l’immense Dâna, espèce de pieuvre sablonneuse, plonge vers le nord comme deux bras sinueux d’où s’échappent des tentacules nombreuses, ses filles, les Néfouds, à la rencontre des déserts pierreux, où se confond le désert de Syrie. A eux tous, ils forment, comme nous le disions, une vraie ceinture plus ou moins large et qui, de toutes parts enveloppant le centre, en fait une région d’un accès malaisé. C’est une sorte d’océan de sable d’où surgit comme un archipel de plateaux plus ou moins élevés.


Le principal est au milieu et s’appelle naturellement les Hautes-Terres ou le Nedjed. Ainsi, au point de vue de la géographie physique, cette désignation comprend non-seulement l’État des vouahabites qu’on nomme le Nedjed, mais encore le Cacim et le Chomeur ; peut-être y pourrait-on rattacher le Djôf.


Quoi qu’il en soit, le plateau central tient de son altitude un climat fortifiant et relativement tempéré, même sous le tropique du Cancer ; ses ouadis ou ses vallées, arrosées par des eaux plus ou moins courantes et plus ou moins longues suivant les saisons, sont pleines de fraîcheur et de vie. Beaucoup de villes et d’innombrables villages y sont entourés de champs en culture et de jardins, ou presque ensevelis au milieu des forêts de dattiers. Or, ces hautes terres forment un peu moins de la moitié de la presqu’île ; en y joignant toutes les régions fertiles du littoral, on démontre qu’environ les deux tiers de l’Arabie sont propres à la culture, et qu’ainsi le vrai désert, le pays sablonneux ou pierreux, absolument stérile et inhabitable, est réduit à un tiers de la péninsule.


Néanmoins le désert est incontestablement et malheureusement un des traits les plus importants de l’Arabie et, à ce titre, il réclame quelque description plus étendue ; voici donc les principaux caractères des parties que nous en avons traversées.


Le désert pierreux de la Syrie, qui s’étend de la Mer Morte au Djôf et à la vallée de l’Euphrate, ne laisse guère, même en hiver, arriver de sources à la surface ; au printemps, quelque rare végétation y pousse malgré lui ; en été, ses solitudes ont l’aspect le plus sec et le plus désolé. Quelques chaînes de collines et de monticules varient à peine sa vaste et plate uniformité.


Entre le Djôf et les premiers gradins du Chomeur s’étale le premier néfoud, ou le premier bras de cet océan de sable qu’on appelle le Dâna et qui fait, au milieu de la fertilité du plateau central, de fréquentes irruptions, dont plusieurs le coupent presque entièrement. Les Arabes comptent des vingtaines de néfouds ; mais le nombre peut en être réduit à quatre, dont le voyageur, parti de l’ouest pour se rendre à l’est, doit traverser deux au moins et souvent trois. Ainsi, outre celui qui sépare le Djôf du Chomeur, nous en avons passé un entre le Cacim et le Nedjed, et un autre du Nedjed au Haça. Chacun des trois nous a semblé plus difficile que l’autre. Le sable nous y paraissait de plus en plus léger et mobile. Nos montures, pour avancer, en labouraient la molle surface de plus en plus péniblement. La chaleur y est torride ; la lumière, éblouissante. On y erre avec une résignation désespérée. Le sable y est si léger, et les coups de vent si capricieux, aujourd’hui amoncelant de vastes collines, à la place desquelles seront creusées demain de profondes vallées, que les caravanes les plus nombreuses peuvent y être englouties sans laisser aucun vestige de leur passage.


Ces gigantesques ondulations de sable peuvent-elles être attribuées en partie au mouvement de rotation du globe qui se communiquerait imparfaitement à la substance poudreuse et désagrégée répandue à sa surface ? Mais comment encore expliquer ces entonnoirs, ces excavations en forme de cratère, creusés dans le vaste désert ? J’en ai vu dans les néfouds et dans le Dana, au nord et au sud de l’Arabie, toutes affectant la même forme exactement circulaire et n’ayant l’air de pouvoir être attribuées ni à la nature particulière du sable ni à aucun phénomène météorologique local. Réparties d’une façon fort irrégulière, elles sont si étendues que le sable soulevé par les tempêtes ne peut pas les combler.


La première, où je suis resté une nuit en allant du Djôf au Chomeur, ne mesurait pas moins de quatre cents mètres à sa partie supérieure, et je suis sûr que sa profondeur dépassait bien deux cent quarante mètres. La seconde, où je me suis reposé quelques heures, s’appelait ouêsit ou l’intermédiaire, parce qu’elle est située entre plusieurs provinces sans appartenir à aucune. Aussi profonde que l’autre, elle pouvait avoir cinq à six kilomètres de circonférence et, du bord sablonneux de cet immense entonnoir, on apercevait le fond composé d’une roche calcaire et avivé par un petit groupe de maisons, d’arbres et de jardins, singulièrement isolés au cœur même des déserts.


Un autre des caractères physiques de l’Arabie est ce qu’on nomme les ouadis. Ainsi que je le disais tout à l’heure, ce sont des vallées arrosées par des eaux plus ou moins longues suivant les saisons et qui, visibles ou souterraines 19, entretiennent la fraîcheur et la vie partout où leur influence peut propager leurs bienfaits.


La première, où commencent les domaines de Télal-Ebn-Rachid, prince du Chomeur, est la Ouadi Seurhan ou Vallée-du-Loup. Se prolongeant du nord-ouest au sud-est, elle touche à Damas par son extrémité septentrionale et, par l’autre, arrive près du Djôf. L’eau s’y rencontre partout à une profondeur de trois à quatre mètres et demi au plus, et y fait pousser une flore assez variée.


Entre les monts Adja et Solma, qui sont les principales chaînes du massif du Chomeur, est une vallée longitudinale où se trouve Hayel, la capitale de Télal, et qui, dirigée du sud-ouest au nord-est, forme une des routes les plus directes que les pèlerins de la Perse et du Turkestan puissent suivre pour se rendre à Médine et à La Mecque.


Plus loin, après le Bas-Cacim ou Cacim méridional et le bras du néfoud qu’il faut franchir pour pénétrer dans le Nedjed, à quelques kilomètres au nord-est de l’entonnoir Ouêsit, j’ai trouvé à Zoulfa des traces remarquables d’eau hivernale 20. Déjà, dans le Cacim intérieur, j’avais distingué les marques laissées sur le sol par un grand nombre de petits lacs temporaires Où d’étangs considérables qu’amasse l’eau des puits épanchée durant l’hiver au-dessus des bords. Zoulfa domine une grande ouadi, qui forme la principale ligne de communication entre le Nedjed et le nord, car elle se prolonge jusque vers Bassora, et qui s’étend vers le sud-est à perte de vue, entre le Néfoud à l’ouest et le massif du Toweyk à l’est. Comme nous traversions Zoulfa dans toute sa longueur et que nous suivions plusieurs de ses rues, nous remarquions que le sol, peu de mois auparavant, en avait été labouré, raviné par des torrents. En longeant la pente de cette vallée vers l’est, nous aperçûmes bientôt un promontoire remarquable formé de rochers abrupts qui surplombaient. Ici la ouadi se sépare en deux bras, l’un qui, continuant dans la direction nord-est, va traverser le Néfoud, et l’autre qui, s’élevant peu à peu vers le sud-est, va retrouver Chacra, capitale du Wochem. Un détour nous fit pénétrer dans une gorge étroite, dirigée à angle aigu vers le nord-est et qui nous conduisit aux plateaux soulevés par les monts Toweyk. Vers la fin de la journée, nous atteignîmes les bosquets de palmiers à l’entour du village de Ghât. Il est situé à la rencontre de deux ouadis, dont l’une vient du Wochem et dont l’autre se dirige vers la ouadi Hanifa. Les habitations de Ghât, adossées à des roches blanchâtres et dominant la rive de la vallée, sont généralement à une élévation qui les met à l’abri des ravages faits par le torrent dont, à la saison des pluies, est rempli le vallon. Cependant quelques bâtiments construits trop en aval avaient été emportés par le flot et à présent, c’est-à-dire à l’époque de la plus grande sécheresse, les puits y sont encore si abondamment remplis qu’ils débordent et donnent naissance à un large réservoir d’où partent une foule de petits ruisseaux.


En somme, le Chatt-el-Arab, qui coule à plusieurs centaines de kilomètres de là, est le fleuve le plus voisin de cette région, et, depuis le Djôf jusqu’à la limite la plus méridionale du Nedjed, je n’ai pas traversé une seule eau courante. Excepté une source, je n’ai vu que des puits fournir de l’eau à l’Arabie centrale, et, dans le reste de l’Arabie, je n’ai trouvé d’eau courante d’une façon permanente que dans les terres basses au voisinage de la côte orientale et dans les montagnes d’Oman.


Le massif du Toweyk, dont le nom, par un euphémisme très-fréquent dans la langue que parlent les habitants des hautes terres, signifie « petite guirlande, petit enchevêtrement, » forme le véritable nœud de l’Arabie, dont il est pour ainsi dire le Caucase. C’est une chaîne large et plate, assez semblable à un croissant gigantesque, dont la partie centrale est voisine de Riad. Il se partage en un assez grand nombre de ramifications. La plus orientale, qui est soulevée du nord-ouest au sud-est, sert au Nedjed de rempart contre le néfoud que le Dâna projette vers l’Euphrate ; la plus occidentale, dirigée du nord-est au sud-ouest, protège la ligne de puits et de villages qui marquent la route suivie par les pèlerins se rendant du Nedjed à La Mecque.


C’est vers le nord du Sedeyr que s’élèvent les plateaux les plus hauts du Toweyk ; ceux du centre et du rameau sud-ouest sont notablement inférieurs. En somme, l’altitude m’en paraît varier de trois cents à six cents mètres au-dessus du niveau de l’Arabie et atteindre par conséquent environ neuf cents mètres au-dessus du niveau de l’Océan 21.


Cet enchevêtrement de montagnes présente un étrange labyrinthe de vallées, de précipices, d’anfractuosités et de brusques saillies. Généralement, la formation en est calcaire ; mais, à l’est et au sud, elle présente des roches de granit ; quant au basalte, je ne l’y ai pas vu. C’est là ce qui fait la différence constitutive entre ce massif et les chaînes du Chomeur, où les roches dominantes sont le granit rouge et le basalte, qui y découpent des pics et des sierras de l’aspect le plus fantastique. Le Toweyk est composé de plateaux blanchâtres et montant l’un au-dessus de l’autre comme les marches d’un escalier de géant. Le bord extrême, presque toujours abrupt et pareil à une haute falaise, atteint cent cinquante ou cent quatre-vingts mètres ; après un plateau d’une étendue variable, se présente un nouveau mur calcaire, surmonté d’un second plateau, qui parfois est couronné d’un troisième.


Ces montagnes renferment d’excellents pâturages qui restent verts durant toute l’année ; des arbres, parfois isolés et parfois réunis en groupes, animent le paysage ; mais, comme je le disais tout à l’heure, l’eau y semble fort rare et plusieurs bassins, qui au printemps avaient dû former de petits lacs, étaient desséchés lors de mon passage.


Les plateaux sont coupés par d’innombrables vallées : les unes très-larges et les autres prolongées à l’infini, presque toutes fort escarpées. Le voyageur qui parcourt les sommets arides aperçoit tout à coup, au milieu de ces excavations, dès qu’une déchirure des parois rocheuses élargit la perspective, des jardins, des villages et des champs cultivés. Le sol léger de ces vallons se compose de marne, de sable et de cailloux, que d’impétueux torrents ont roulés du sommet au bas des montagnes ; car les flancs du Toweyk sont en hiver sillonnés par de nombreux courants qui se précipitent avec fracas dans les ravines profondes. Pourtant il n’en sort alors que bien peu de ruisseaux limpides, absorbés de tous côtés dans les néfouds et dans le Dâna, dont les sables profonds auraient bientôt bu l’Euphrate on le Rhin. Donc les géographes qui ont doté l’Arabie de fleuves allant des montagnes à la mer ont porté leur libéralité beaucoup plus loin que ne l’a fait la nature.


La plus grande partie des eaux hivernales avalées par le sol se conserve sous terre dans les inépuisables réservoirs qui alimentent les puits pendant les chaleurs de l’été et entretiennent, partout où se fait sentir leur influence, une admirable fertilité. Les nappes d’eau sont d’ailleurs assez voisines de la surface, car la profondeur des puits dans le Nedjed descend rarement au-delà de trois à quatre mètres et demi ; souvent même, au sud comme au nord de Riad, elle est beaucoup moindre. Pourtant c’est surtout, au versant méridional du grand plateau, dans l’Yémama, que se manifeste sensiblement l’humidité du sol et de l’atmosphère, mais pour diminuer rapidement, à mesure qu’en s’éloignant des montagnes on s’approche du Dâna. Au versant oriental, c’est-à-dire à ce long bras du Toweyk qui, comme un mur calcaire, protège le Nedjed, il existe avant le néfoud plusieurs sources abondantes. Je me rappelle entre autres une singulière dépression ressemblant à un immense bassin taillé dans le roc calcaire, où l’on descendait par des sentiers tout pareils à de profondes tranchées. Au fond se trouve une douzaine de puits si abondamment alimentés que souvent leurs débordements couvrent tout l’espace environnant et deviennent un petit lac d’une eau limpide et bonne à boire. Ce sont les dernières sources qu’on trouve du Nedjed au Haça ; elles servent d’abreuvoir à tous les bestiaux du district. Par delà s’étendent le néfoud oriental et ce qu’on appelle la ouadi Farouk, célèbres tous deux par les dangers dont les voyageurs sont menacés, dans l’un par les sables et la soif, dans l’autre par les brigands. En face de cette ouadi, les hauteurs appartenant à la chaîne du littoral ne dépassent point de cent vingt mètres le niveau du désert, ce qui porte leur cime à quatre cent vingt-cinq mètres environ au-dessus de l’Océan.


Comme celles du Chomeur, ces chaînes diffèrent de celles du Toweyk en ce qu’elles se composent surtout de granit et de grès avec un peu de basalte, de quartz et de calcaire. Dans l’Oman, elles atteignent une altitude de dix-huit cent trente mètres et leurs sommets s’élargissent en un plateau qui forme un vaste district.


L’aperçu qui précède montre, d’un côté, que le centre de l’Arabie est sillonné de chaînes et de ouadis allant généralement du sud au nord, mais inclinées, dans la partie occidentale, du sud-ouest au nord-est, et, dans l’orientale, du sud-est au nord-ouest ; de l’autre, que les grandes divisions politiques sont exactement conformes aux divisions naturelles ; car non-seulement les États du littoral, mais même ceux du centre, sont séparés l’un de l’autre par des bras plus ou moins considérables du désert, c’est-à-dire par le Dâna et par les néfouds.


Considérée au point de vue de la géographie politique, l’Arabie centrale se divise en deux parties principales : le Chomeur et le Nedjed. L’Oman, dont nous nous occuperons ensuite, occupe le sud-est de la presqu’île arabique.


Le Chomeur, ou les États de Télal, se partage en cinq districts, dont voici le tableau statistique :


DistrictsVilles ou villagesPopulationContingent militaireDjôf1240,0002,500Chomeur40162,0006,000Kheybar825,0002,000Teyma612,0001,000Haut Cacim2035,0002,50086274,00014,000

Je n’ai pu obtenir aucune donnée précise sur les revenus de Télal ; mais, à en juger par le développement du commerce et de l’agriculture dans ses États, on peut les évaluer au quart de ceux de Feysoul, le souverain du Nedjed (V. p. 70).


Les possessions de ce dernier peuvent être rangées en trois groupes principaux : celles qui sont sur le plateau du Toweyk, ou qui font partie du Nedjed proprement dit ; celles qui y sont rattachées au nord-ouest et au sud-ouest, et celles qui, en étant séparées par le néfoud oriental, sont baignées par le Golfe Persique.


Dans les premières, l’Ared, située au centre, est en outre comme le cœur de l’État, non-seulement parce qu’elle contient la capitale Riad, mais encore parce que la dynastie régnante donnait déjà des chefs respectés au district avant d’avoir étendu sa domination sur le Nedjed. Au nord-est de l’Ared s’étend le Sedeyr, qui regrette son indépendance et compte parmi ses familles les plus nobles du Nedjed. Au nord-ouest est le Wochem, province pacifique et commerçante ; elle sait gré au souverain de la sécurité qu’il fait respecter dans le désert. Au sud-ouest, l’Afladj est une contrée pauvre et fanatique. Au sud, l’Yémama, peuplée d’orthodoxes vouahabites, est attachée à la dynastie ; enfin au sud-est, le Harik souffre des blessures cruelles que lui ont faites sa lutte acharnée et sa défaite chèrement disputée.


Parmi les secondes, le Bas-Cacim, situé au nord-ouest du Nedjed, dont le séparent et le néfoud et l’immense ouadi que nous avons décrite, contient entre autres villes importantes Henakyâ, Oneyzâ, Bereyda, et n’est attaché au Nedjed que par la force. Il en est autrement dans le district du sud-ouest, dont les habitants, fanatiques autant que pauvres, trouvent, dans les guerres et dans la supériorité du Nedjed, l’occasion d’enrichissements fondés sur le pillage. De ce côté, la ouadi Dowasir, continuée par le Soleyel, met en communication le Nedjed avec l’Asir, dont les montagnards dévoués sont toujours prêts à prendre en flanc toute expédition qui, du Hedjaz ou de La Mecque, se dirigerait contre Riad.


Enfin les provinces baignées par le Golfe Persique sont aussi hostiles au Nedjed que le Bas-Cacim et ne reconnaissent sa domination que par suite de leur impossibilité à y échapper ; ce sont le Catif et le Haça.


Nous joindrons, au tableau statistique de ces provinces, la somme des contributions que chacune d’elles paye à Feysoul.


ProvincesVille ou villagePopulationContingent militaireContributionsAred15110,0006,00035,000 fr.Sedeyr25140,0005,20049,000Wochem2080,0004,00042,000Afladj1214,0001,20014,000Yémama32140,0004,50042,000Harik1645,0003,00070,000Bas Cacim60300,00011,000840,000Ouadi Dowasir50100,0004,00028,000Soleyel1430,0001,40021,000Catif22100,000 »350,000Haça50160,0007,0001,050,0003161,219,00047,3002,541,000 fr.

Il ressort de ce tableau que ce sont les provinces les plus peuplées et les plus riches qui, ne sachant pas organiser leur résistance, se laissent dominer par les plus pauvres et les plus belliqueuses. De plus, on doit remarquer qu’aux contributions régulières s’ajoutent un tribut annuel de 56,000 fr., payé parles îles Bahraïn, et un autre de 140,000, payé par les provinces occidentales de l’Oman ; ce qui porte à 2,737,000 fr. le produit des taxes provinciales. En y joignant les contributions extraordinaires, le butin, les présents et les amendes, on peut évaluer à 4,000,000 le revenu de Feysoul ; et celui-ci, n’entretenant ni armée permanente, ni flotte, ni cour dépensière, ne doit guère courir le risque de se ruiner.


L’Oman, dont les provinces occidentales non-seulement payent tribut à Feysoul, mais même, comme le Dahira, inclinent à soutenir sa politique contre leur souverain, étend son influence depuis les îles Bahraïn dans le Golfe Persique jusqu’à Sofala en Afrique.


Je ne dirai rien sur les possessions africaines de l’Oman, parce que je ne les ai pas visitées ; mais j’entendais parler de richesses fabuleuses, de mines d’or et d’argent, d’ivoire en quantité, sans pouvoir tirer de ces vagues rapports rien qui pût servir de base à un calcul statistique.


Quant aux possessions persanes et arabiques, elles se divisent en deux groupes : celles qui sont plus ou moins autonomes, et celles qui sont sous la dépendance immédiate du gouvernement.


Parmi les premières, les îles Bahraïn, à l’époque où je les ai vues, ne tenaient à l’Oman que par la chaîne bien légère d’un tribut qu’elles lui payaient, comme elles en payaient un au Nedjed, et par un serment d’allégeance qui n’était guère obligatoire. La presqu’île de Catar et 1e littoral des Benou-Yass sont un peu mieux rattachés. Les trois provinces de la péninsule qui séparent le Golfe Persique de la Mer d’Oman, c’est-à-dire Chardja, Rous-el-Djebal (les montagnes de Rous) et Calhaout, ne sont soumises au sultan d’Oman que par l’intermédiaire d’un chef sourdement hostile.


Le Dahira, capitale Bereyma, inclinant, ainsi que je l’ai déjà dit, vers le Nedjed ; l’Akhdar, district fort montagneux et très-peuplé, constituant la principale force militaire et politique de l’État ; le Batina, grande plaine maritime, la plus fertile province et la plus peuplée de l’Oman ; Mascate, ne comptant que la capitale, car son territoire est partagé entre l’Akhdar et le Batia ; le Sour, district maritime ; le Djaïlan, au sud du Sour ; le littoral de la Mer des Indes, depuis le Ras-el-Hadd jusqu’à Dofar, avec une population peu nombreuse, composée surtout de bédouins et de nègres ; enfin la côte persane avec les îles adjacentes de Djichm, de Laredj et d’Ormouz : voilà quelles sont les possessions immédiates du sultan de Mascate.


Ici je mettrai en tableaux les détails que j’ai pu recueillir sur la population et la force militaire du royaume.


ProvincesVilles ou villagesPopulationContingent militaireIles Bahraïn6070,0003,000Catar40135,0006000Chardja3585,0003,500Rous-el-Djebal2010,000500Calhaout4060,0002,000Dahira4080,00020,000Akhdar70600,00035,000Batina80700,00030,000Mascate » »»Sour35100,0004,000Djaïlan50140,0008,000Littoral indou-arabique » »»Côte persane »300,000»2,280,000112,000

Quant aux revenus, sans tenir compte de ceux des possessions africaines, que je n’ai pas pu évaluer, ils ont pour sources principales la pêcherie des perles les droits sur l’importation des marchandises et des esclaves, les taxes qu’on peut appeler territoriales, bien qu’elles ne frappent pas directement le sol, et le monopole de certaines exploitations.


La pêcherie des perles rapporte au moins270,000 fr.Les droits sur l’importation20,250,000Les taxes territoriales5,000,000Les monopoles1,400,000Produits africains »26,920,000 fr.

Tel est le chiffre, certainement fort inférieur à la vérité, auquel se monte la fortune du sultan de l’Oman.


Ces renseignements statistiques se rapportent naturellement à la portion sédentaire de la population de l’Arabie, qui, contrairement à notre attente, s’est trouvée bien plus nombreuse que celle des nomades. Ces sédentaires forment une des plus nobles races de la terre. Fixée dans les districts propres à l’agriculture et aux travaux que facilite la résidence, elle a développé progressivement sa vie politique en laissant s’oblitérer la division des classes et des familles. Les traits caractéristiques qui s’appliquent généralement à ces Arabes sont l’amour de la liberté nationale et individuelle, la haine des réglementations inutiles et de l’intervention administrative, un grand respect pour l’autorité joint à une appréciation clairvoyante des vues et des erreurs des princes, beaucoup de bon sens pratique, la passion des longs voyages, l’esprit de commerce et d’entreprise, le courage à la guerre, la vigueur en temps de paix, une indomptable persévérance et l’exercice de l’hospitalité. Les citadins et les villageois forment en somme les trois quarts de la population de la péninsule. Partisans enthousiastes de leurs chefs locaux, et vrais patriotes, ils gardent le culte de la gloire antique du pays, des hauts faits les plus anciens et revêtus de plus de prestige en raison de leur antiquité même. L’amour de l’ordre et du commerce les a rendus ennemis de la turbulence des nomades, dont ils détestent le brigandage autant qu’ils haïssent la tyrannie vouahabite. Enfin ils l’emportent sur leurs adversaires autant par leur civilisation que par le nombre.


On pourra s’en rendre aisément compte en comparant, aux tableaux statistiques donnés précédemment, les chiffres que j’ai pu réunir au sujet des nomades qui errent dans les États de Télal et dans ceux de Feysoul.


Nomades sujets de TélalTribusPopulationChomeur80,000Cherarat40,000Howeytat20,000Atyâ6,000Maaz4,000Taï8,000Ouahidia8,000166,000

Le contingent militaire de ces nomades monte à 16,000 hommes.


Nomades sujets de FeysoulTribusPopulationAdjman6,000Benou-Hadjar4,500Benou-Khalid3,000Meteyr6,000Oteyba12,000Dowasir5,000Seba3,000Kâtan6,000Harb14,000Anesa3,000Al-Morra10,00072,500 individus,

dont le contingent militaire peut être évalué à 8,000 hommes.


Ces listes montrent qu’en proportion avec les sédentaires, les nomades ont bien plus d’importance dans les États de Télal que dans ceux de Feysoul ; les sédentaires n’étant que 274,000 dans les premiers, tandis qu’ils sont 1,219,000 dans les seconds. D’ailleurs, je dois avertir que je n’ai pas indiqué le nombre entier des membres des tribus dont les noms sont indiqués, non-seulement parce que plusieurs de ces tribus ont des douars dans la Syrie, comme les Cherarats et les Benou-Khalid, ou dans le Hedjaz, comme les Harbs, ou n’ont que partiellement subi le joug vouahabite de Riad, mais encore parce que les sédentaires appartiennent souvent aux mêmes tribus que les nomades.


Les bédouins en effet ne m’ont semblé que des Arabes dégénérés, dont on se fait en Europe l’idée la plus fausse. On a très-mal compris l’influence qu’exerce sur une société sa division en clans ou tribus ; quels éléments de force ou quels principes de désorganisation et de ruine un pays peut y trouver.


Comme les anciens Juifs et les Écossais, les Arabes sont restés divisés en familles ou clans, qu’on appelle souvent des tribus, dénomination assez exacte, pourvu qu’elle ne soit prise que dans le sens primitif d’alliance héréditaire. La nature même du sol a divisé ces tribus en deux branches, c’est-à-dire que, dans les districts impropres à l’agriculture, dans le tiers sablonneux de la presqu’île, la population resta forcément errante et livrée aux occupations pastorales. Se tenant hors de la civilisation et presque des liens sociaux, ces nomades conservèrent plus que les sédentaires la démarcation des tribus ; et, sous ce rapport, mais sous ce rapport seul, ils peuvent être regardés comme les conservateurs de la tradition primitive. S’ils sont des généalogistes consommés, auxquels on a recours comme arbitres chaque fois qu’il s’agit de déchiffrer les écussons de la noblesse arabe, ils ont plutôt reculé qu’avancé pour la religion, les arts et la civilisation. N’ayant d’instituteur que le désert, de compagnie que celle des chameaux et des autruches, ils sont descendus, ou ils sont demeurés, au dernier degré que puisse atteindre la barbarie chez leur race. Peu à peu la vie errante, avec ses vices et ses crimes, les a fait descendre à l’état où nous les avons vus, à moins qu’elle ne les y ait maintenus, car les bédouins n’ont guère changé depuis deux mille ans, soit en bien soit en mal.


En effet, qu’attendre d’hommes qui passent leur vie à conduire des chameaux, qui ne connaissent ni religion ni loi, qui sont en un mot totalement dénués d’instruction et de bons exemples ? Chaque jour leur apporte de nouvelles privations et de nouveaux dangers ; c’est l’éducation d’un sauvage : une telle école ne saurait former d’autres disciples. Je voudrais que ceux dont l’imagination se trace une image idéale de la vie du désert, qui regardent le sort du bédouin comme digne d’admiration et d’envie, pussent demeurer seulement trois jours au milieu d’un campement cherarat, et voir, non plus à travers le prisme de récits romanesques, mais avec leurs propres yeux, à quelle dégradation une semblable existence fait descendre l’une des plus nobles races de la terre.


La différence entre un bédouin et un Arabe des villes est aussi sensible qu’entre un sauvage montagnard de l’Écosse et un gentleman anglais. Quant aux portraits que l’on a si souvent tracés des bédouins, fussent-ils même fidèles, ce qui est rarement le cas, il ne faudrait pas les donner pour la peinture exacte de la société arabique ; autant vaudrait publier ces Pickwick papers 
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