Traduction d’Émile Jonveaux




НазваниеTraduction d’Émile Jonveaux
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18, ou du pâteux djiricha. Ce changement de régime nous fut d’autant plus, agréable qu’il attestait l’approche de la civilisation. L’endroit où les tentes étaient plantées, abondamment pourvu d’eau, est un des rendez-vous favoris des bédouins.


Au point du jour, nous continuâmes notre marche, rencontrant à chaque pas des chameaux et des chameliers, parfois des moutons et des chèvres. Avant midi, nous avions quitté le désert et nous faisions halte dans une grotte naturelle, creusée au milieu d’un rocher, premier contrefort de la chaîne des montagnes du Chomeur.


Le soleil devait, pendant deux heures encore, éclairer l’horizon lorsque, sortant de l’étroit et tortueux défilé, nous nous trouvâmes à l’entrée d’une vaste plaine, bordée de chaque côté par de hautes montagnes. Devant nous, à un quart d’heure de marche, s’étendait la ville de Hayel, avec ses remparts, ses tours bastionnées et ses portes massives. Elle présentait le même aspect d’élégance irrégulière, de fraîcheur et de jeunesse, qui nous avait frappés dans les villages voisins. Mais c’était une ville complètement fermée, dont l’enceinte aurait pu renfermer trois cent mille habitants, si les maisons avaient été aussi rapprochées que celles de Paris ou de Vienne. En réalité, la population n’y excède pas vingt mille âmes, grâce aux immenses jardins, aux plantations et aux terrains vacants qui couvrent la plus grande partie du sol. Le palais de Télal, le parc et les bâtiments qui en dépendent, occupent à eux seuls un dixième de la superficie totale.


Enfin, nous traversons la plaine et nous entrons en ville. Nos montures, fatiguées et effrayées, refusaient d’avancer au milieu de la rue encombrée de monde ; nous les décidons, non sans peine, à marcher et nous arrivons sur une grande place ou cour extérieure, située devant le palais. Elle était remplie d’oisifs, car, le jour touchant à sa fin, chacun avait terminé ses affaires. Nous faisons agenouiller nos chameaux à côté d’une quarantaine d’autres, puis nous allons reposer nos membres fatigués sur un banc, en face du porche, et nous attendons.


Près de ce porche, assis sur une plate-forme de pierre, se tenaient plusieurs officiers subalternes vêtus de longues robes blanches et de manteaux noir ; les uns portaient l’épée à poignée d’argent, les autres un bâton, symbole de fonctions plus pacifiques, et qui ressemblait fort à la verge des bedeaux anglais. Les bancs étaient occupés par une foule de riches habitants qui avaient quitté leurs boutiques ou leurs maisons pour respirer l’air frais du soir, s’enquérir des nouvelles et causer avec leurs voisins.


Nous ne tardâmes pas à devenir l’objet de la curiosité générale. Les Arabes les plus rapprochés de nous, avaient commencé par nous adresser les compliments d’usage, d’autres s’étaient joints à eux, et un cercle épais se formait autour de nous. On nous accablait de questions, auxquelles nous faisions des réponses très-laconiques. En ce moment, un individu de taille moyenne, au visage souriant, aux manières remplies d’urbanité, s’avance vers nous. Son costume à la fois élégant et simple, ses salutations cérémonieuses, son attitude dont la politesse n’exclut pas un certain air d’importance, le long bâton qu’il tient à la main, tout son extérieur enfin annonce un officier du palais. C’est le chambellan Seyf, chargé de recevoir et de présenter les étrangers : « Que la paix vous accompagne, mes frères, nous dit-il avec cette pureté d’accent et de langage qui caractérise les gens de cour. De quel pays venez-vous ? Puisse le bonheur suivre vos pas ! » Nous répliquons par une formule non moins polie et non moins recherchée, puis nous lui apprenons que nous sommes des médecins de Damas, car, toute notre pacotille étant épuisée, nous devions renoncer au commerce. « Et que désirez-vous dans notre ville ? Puisse Allah bénir vos entreprises ! » reprend Seyf. « Nous souhaitons d’abord la protection du Dieu très-grand, et ensuite celle de Télal. » Nous commencions, on le voit, à faire quelques progrès dans la phraséologie arabe. Là-dessus le chambellan, avec un sourire plein de bienveillance, entame l’éloge de son maître, et nous assure que nous ne pouvions désirer un protecteur plus éclairé.


J’écoutais avec joie les paroles de Seyf quand tout à coup, à ma grande terreur, dans le cercle des curieux, qui m’entouraient, j’aperçus le visage trop connu d’un Syrien, avec lequel j’avais eu, six mois auparavant, des relations fréquentes. Cet homme, tour à tour marchand, industriel et entrepreneur de transports, pouvait avoir une cinquantaine d’années ; il était rusé, actif, entreprenant, fort lié avec un grand nombre d’Européens, et, malgré cela, musulman zélé ; en un mot, habitué à toutes sortes de gens, il ne devait s’en laisser facilement imposer par personne.


Comme je le regardais d’un air consterné, doutant encore que ce fût lui, il mit fin à mon incertitude en s’approchant familièrement de moi et en m’adressant, du ton dont on parle à une vieille connaissance, de vives expressions d’amitié.


Un malheur n’arrive jamais seul. Tandis que je cherchais à me débarrasser de mon dangereux ami, un homme de haute taille, à l’aspect sinistre, écarta la foule en s’écriant : « Moi aussi, j’ai vu cet étranger à Damas ! » Puis il nomma le lieu de la rencontre, précisa la date, détailla les circonstances, desquelles il résultait que j’étais un Européen, lié corps et âme aux intérêts de mon pays et de ma religion.


Avant que j’eusse eu le temps de répondre, un troisième individu s’avança vers moi, me salua comme un ancien ami, et se tournant vers la foule dont cet incident imprévu éveillait au plus haut point la curiosité : « Non, non, dit-il ; je sais parfaitement qui il est ; je l’ai rencontré au Caire, où il possédait de grandes richesses et une magnifique maison près de Kasr-Eyni. Il se nomme Abd-el-Salib, il est marié ; sa fille, admirablement belle, monte un cheval de grand prix, etc., etc. »


Je respirai !


« Dieu vous éclaire ! » répliquai-je. « Je n’ai jamais habité le Caire et je n’ai pas de fille. » Puis, m’adressant d’un air sévère à mon second dénonciateur : « Je ne me rappelle pas vous avoir jamais vu ; vous feriez mieux de retenir votre langue ; bien d’autres que moi ont la barbe rousse et les cheveux blonds. » Quant au marchand de Damas, ne sachant que lui dire, je continuait à le regarder d’un air d’étonnement stupide.


Seyf, qui avait paru d’abord étourdi de cette avalanche de révélations inattendues, fut rassuré par la déconvenue du troisième témoin ; il en conclut que les deux autres ne méritaient pas plus de créance. « Ne faites pas attention à ces gens-là, nous dit-il ; ce sont des menteurs, des bavards ils ne méritent pas qu’on les écoute. Venez avec moi dans le khavoua pour vous reposer. » Puis, se tournant vers mon malheureux ami le Syrien, dont le seul tort était d’avoir un peu trop raison, il le tança vertement et nous conduisit dans la résidence royale.


Après le café, Seyf, qui nous avait quittés un moment, revint nous dire que Télal était sur le point de rentrer d’une promenade aux environs, et que, si nous voulions retourner dans la cour extérieure, nous pourrions lui présenter nos hommages.


La foule qui encombrait la place était alors plus nombreuse encore qu’à notre arrivée, parce qu’on attendait le passage du roi. Quelques minutes après, nous vîmes une troupe d’Arabes déboucher dans la cour extérieure ; ils étaient armés, vêtus avec recherche, et parmi eux on remarquait plusieurs des notables habitants de la ville. Au milieu de ce cortège s’avançaient lentement trois hommes, dont le riche costume et la démarche imposante annonçaient le haut rang. Ceux qui les entouraient se tenaient à une respectueuse distance, et chacun à leur approche témoignait son respect et son admiration. « Voici Télal, » me dit Seyf à demi-voix.


Le monarque du Chomeur paraissait âgé d’environ quarante ans, quoique en réalité il en eût tout au plus trente-sept. Son attitude sévère, ses yeux noirs et perçants, ainsi que sa démarche grave et quelque peu hautaine, imposaient le respect, en dépit de sa petite taille. Il portait, par-dessus la tunique blanche des Arabes, une longue robe de cachemire et un manteau en poil de chameau, d’un tissu très-fin, fabriqué dans la province d’Oman ; un turban, brodé de soie et d’or, retenu par une large bandelette écarlate, couvrait sa tête, en laissant apercevoir ses longs cheveux noirs. Une épée à poignée d’or pendait à sa ceinture, et ses vêtements exhalaient une forte odeur de musc, plus agréable aux narines d’un Arabe qu’à celles d’un Européen. Son regard ne restait jamais en repos : tantôt il se promenait sur les hommes de l’escorte, tantôt sur le peuple rassemblé dans la cour. J’ai rarement vu des yeux qui rappelassent mieux ceux de l’aigle pour l’éclat et la pénétration.


Le dignitaire qui marchait à sa droite était grand, mince, vêtu d’habits moins recherchés et moins précieux ; mais les couleurs en étaient plus vives, les broderies plus éclatantes. Son visage avait une expression d’intelligence peu commune, l’aisance et la grâce brillaient dans ses manières ; toutefois, il n’appartenait pas à la famille royale, car son épée était garnie d’argent et non pas d’or, comme celle du prince.


C’était Zamil, grand trésorier, premier ministre ou, pour mieux dire, seul ministre de l’autocrate. Tiré de la plus profonde misère par Abdalla, père de Télal, qui avait deviné en lui, alors qu’il n’était qu’un misérable orphelin, de puissantes facultés, il avait su mériter les bonnes grâces de son bienfaiteur. Après la mort d’Abdalla, il n’avait pas joui d’une moindre faveur auprès de son fils, et, d’honneurs en honneurs, il était arrivé enfin à la plus haute dignité de l’État. Son origine plébéienne le préservait de la jalousie des princes du sang ; son caractère doux et affable lui gagnait le cœur du peuple, et son inaltérable fidélité le faisait chérir de son maître ; enfin une extraordinaire application au travail, un jugement aussi rapide que sûr, et les grands services qu’il rendait au pays justifiaient, dans l’opinion de tous, les richesses immenses dont le roi l’avait comblé.


Quant au second favori de Télal, le souriant et modeste Abdel-Masin, il devint un de nos amis les plus dévoués.


Chacun s’était levé à l’approche du souverain. Seyf nous fit signe de le suivre, et, fendant la foule, salua le prince de la formule d’usage. « Que la paix t’accompagne, ô toi qui es le protégé de Dieu ! » (Ce titre, pour le remarquer en passant, vaut bien celui de Protecteur, et il a l’avantage d’être plus modeste.) Télal fixa sur nous son œil scrutateur, puis il échangea quelques mots à voix basse avec l’officier. Il se tourna ensuite vers nous d’un air plus bienveillant et nous tendit sa main ouverte ; nous la touchâmes en lui adressant les mêmes paroles que Seyf. A cela se bornait la simple cérémonie de la présentation. Le roi, après une courte phrase de politesse, quitta le khavoua pour rentrer dans ses appartements.


« Il vous accordera demain une audience particulière, nous dit Seyf, et j’aurai soin de vous avertir en temps convenable. Maintenant, il faut songer au souper. »


Pendant ce repas, Seyf s’occupait de nous préparer un logis : par ses ordres, un des magasins situés dans la cour extérieure fut promptement débarrassé de ses marchandises, nettoyé avec soin et garni de nattes. A peine entrés dans notre chambre, nous fermâmes la porte au verrou, afin de pouvoir tenir conseil sur des matières importantes.


Le lendemain, nous avions à peine achevé notre toilette qu’un coup timidement frappé à la porte annonçait un visiteur.


C’était Abdel-Masin, que nous avions aperçu la veille en compagnie de Télal. Il s’excuse de nous délanger à une telle heure, s’informe de notre santé, demande si nous sommes reposés des fatigues du voyage, déploie enfin une exquise courtoisie et des manières gracieuses sans affectation, que n’eût pas désavouées un des marquis de l’ancien régime.


Sa physionomie à la fois intelligente et cordiale inspirait la sympathie. Il pouvait avoir environ cinquante ans, mais il conservait encore la vigueur et la vivacité de la jeunesse ; son teint mat et uni n’était guère plus foncé que celui des Italiens. Il avait les yeux grands et pleins de feu, les traits réguliers ; à vingt ans, il avait dû être remarquablement beau. Le fin sourire qui relevait légèrement les coins de sa bouche annonçait un caractère habituellement gai, et tempérait l’expression pensive de son large front et de son regard observateur.


J’avais deviné, dès ses premières paroles, qu’il était envoyé par le roi pour nous sonder adroitement et connaître nos desseins. Je me tins donc sur mes gardes, me bornant à parler de la Syrie, de Damas, de ma profession médicale, et affectant une ignorance complète an sujet de l’Europe.


Abdel-Masin s’entretint longtemps avec nous, et la matinée s’avançait quand il nous quitta pour aller à l’audience publique, où sa présence était nécessaire. Le roi, nous dit-il, avait l’intention de nous recevoir aussitôt après. Il est permis de supposer qu’il allait rendre compte à son maître de notre entretien, et de ses conjectures au sujet des mystérieux étrangers.


Le soleil brillait au milieu d’un ciel sans nuages; mais, la façade du palais étant tournée vers l’ouest, les bancs se trouvaient encore à l’ombre. Des groupes d’Arabes, les uns bédouins, les autres habitants de la ville, remplissaient la cour. Vers neuf heures, Télal, richement vêtu et suivi d’une vingtaine de serviteurs armés, sortit du château en grande pompe et vint avec son frère Mohammed prendre place sur l’estrade élevée auprès du porche. Abdel-Masin et Zamil s’assirent à ses côtés, tandis qu’une soixantaine d’officiers et de soldats se rangeaient autour du prince. Nos compagnons Cherarats et les chefs Azzam étaient accroupis sur le sol, en face de Télal, tenant chacun à la main l’inévitable bâton dont les bédouins se servent pour conduire les chameaux ; une foule de spectateurs étaient réunis autour d’eux, car la présentation devait être brillante.


Ces chefs furent des premiers admis à présenter leurs hommages à Télal, et ils le firent avec l’air gracieux de chiens pris en faute et qui se couchent devant le piqueur, quand celui-ci les fait rentrer à coups de fouet dans le chenil.


Après la présentation, Télal se leva et, lorsqu’il fut sorti de la foule qui encombrait les abords du château, il s’arrêta pour nous permettre de le rejoindre. Quand nous l’eûmes salué de la courte formule d’usage, je lui présentai ma seule lettre de recommandation, le billet que m’avait remis le gouverneur Hamoud. Il l’ouvrit et le tendit à Zamil, plus versé que lui dans l’art de déchiffrer l’écriture. Mettant alors de côté sa gravité officielle, il prit un air de bienveillance et de bonne humeur, plaça ma main dans sa main droite, celle de mon compagnon dans sa main gauche, et sortit avec nous de la cour, tandis que son escorte formait autour de lui une muraille vivante.


Il était fermement convaincu de notre origine syrienne, mais il supposait avec raison que l’amour de la médecine ne nous avait pas seul poussés à entreprendre un si périlleux voyage. Toutefois, moins heureux dans l’interprétation des motifs qui nous amenaient à Hayel, il s’imaginait que notre but réel était d’acheter des chevaux pour quelque gouvernement étranger, et cette conjecture ne manquait pas d’une certaine vraisemblance. Quoi qu’il en fût, Télal prit la résolution de favoriser nos desseins et de nous faire faire un marché avantageux.


Après avoir traversé la rue bordée de spectateurs, nous arrivâmes à la porte d’une grande maison, près de l’extrémité de la place du marché ; elle appartenait à Hasan, négociant de Mechid-Ali.


Trois des hommes de l’escorte demeurèrent près du seuil, l’épée à la main. Nous franchîmes la cour, où le reste des gardes se rangea en bon ordre, tandis que nous nous rendions an khavoua. La pièce était petite, mais bien meublée et garnie de tapis confortables. Télal nous fit asseoir auprès de lui à la place d’honneur ; son frère Mohammed et cinq ou six autres grands dignitaires entrèrent seuls avec nous ; quant au maître de la maison, il en faisait de son mieux les honneurs à son hôte royal.


Le café fut servi et les pipes allumées. Télal-Ebn-Rachid voulait profiter de l’abandon d’un entretien familier pour mieux sonder nos desseins.Il n’y réussit pas ; mais, comme nos manières n’avaient rien de suspect, il nous assura de son entière confiance et nous offrit même un logement dans les dépendances de son château. Nous l’en remerciâmes, mais en lui demandant de nous assigner plutôt une demeure aussi rapprochée que possible de la place du marché. Il y consentit de bonne grâce, bien qu’évidemment fort surpris de nos allures indépendantes.


Le même jour, Seyf vint nous annoncer qu’il avait loué pour nous une maison située dans une rue aboutissant au marché et en même temps peu éloignée du château. Nous y transportâmes avant la nuit nos bagages et notre pharmacopée, puis nous prîmes congé de l’aimable chambellan. Heureux de nous trouver enfin « chez nous, » nous fermâmes notre porte et, après avoir fait quelques rangements, nous élevâmes nos cœurs vers Celui qui nous avait préservés des périls et nous avait conduits sans encombre au but de notre voyage.


Le lendemain 29, une heure après le lever du soleil, tous les curieux de la foule, et jamais foule plus nombreuse ne se pressa sur le pont d’Avignon, assiégeaient notre demeure ; car l’installation des deux étrangers était le grand événement du jour. Nous avions à dessein laissé notre porte ouverte et nous avions, à l’ombre des murailles de notre cour, étendu des tapis, des coussins et des couvertures destinés à ceux qui entreraient pour consulter le célèbre docteur Salim-Abou-Mahmoud-el-Eys et son collègue Baracat-ech-Chami, c’est-à-dire moi et mon compagnon.


La chambre située à gauche de la cour avait été tapissée convenablement ; c’était là que je me tenais assis, les jambes croisées, ayant devant moi des balances, des mortiers, des fioles et des boîtes remplies de drogues. Plusieurs livres de thérapeutique arabe, étalés avec ostentation, me servaient de diplôme ; j’avais en outre caché derrière un coussin deux vade mecum, l’un anglais et l’autre français, afin de les consulter au besoin. Mon compagnon, qui jouait de son mieux le rôle d’élève en médecine, devait s’enquérir du motif qui amenait les visiteurs et les admettre un par un dans le sanctuaire du nouvel Esculape. La chambre de droite, ouverte aussi, laissait apercevoir des bouilloires, du bois, des melons, des dattes, spectacle plus encourageant que les purgatifs et les médicaments de la pièce voisine. Nous avions revêtu nos plus beaux habits, chemise d’une blancheur éclatante, turban brodé, robe de chambre à grands ramages.


Nous n’attendîmes pas longtemps la clientèle.


Ordinairement, avant de la recevoir, nous allions, profitant des fraîches heures du matin, faire une promenade en dehors de la ville. L’aube blanchissait à peine l’horizon, les étoiles veillaient encore sur les habitants endormis, le soleil n’avait pas commencé sa course, ni les hommes repris leurs soucis et leurs travaux ; nous traversions la rue conduisant au marché, et prenions la direction du sud-ouest. Les énormes chiens de garde, dont l’aboiement et les morsures rendent les rues fort dangereuses pendant la nuit, se retiraient à l’approche du jour ; çà et là seulement, quelque chameau couché sous son fardeau, avec son conducteur endormi à ses côtés, attendait l’ouverture du magasin devant lequel il stationnait depuis la veille.


Au sortir de la ville, nous trouvions un petit groupe de rochers dont le sommet montait à une trentaine de mètres ; de là nous contemplions le magnifique panorama qui se déroulait autour de nous. Longtemps avant que les cimes escarpées des montagnes fussent dorées par les rayons du soleil, nous apercevions des groupes de paysans qui, poussant devant eux leurs ânes chargés de fruits et de légumes, sortaient des gorges de la Montagne et s’acheminaient lentement vers la ville, semblables à des fourmis qui se dirigent vers la fourmilière. Des cavaliers partaient de Hayel, une longue file de chameaux arrivait par la route de Médine, et nous restions à notre observatoire, pour jouir de ce spectacle, jusqu’à-ce que le soleil fût levé et qu’à la fraîcheur de la nuit fût près de succéder la chaleur ardente du jour. Alors il était temps de retourner au logis.


En route, nous achetions quelques fruits et une couple de melons d’eau plus gros que la tête d’un homme ; et quand nous avions refermé la porte extérieure de notre logis, nous tirions d’un panier plat ce qui restait de notre pain de la veille et nous faisions à la hâte un frugal déjeuner ; je dis à la hâte, car, bien que le soleil fût levé depuis une demi-heure à peine, des coups répétés frappés au dehors annonçaient l’arrivée des clients. On a coutume ici de se lever et de se coucher de bonne heure, les moyens d’éclairage étant rares et dispendieux. Nous achevions cependant notre repas avant d’ouvrir à nos amis, et ils ne s’offensaient pas de ce retard ; le temps a si peu de valeur en Arabie qu’ils restaient tranquillement dans la rue à causer entre eux. Notre unique boisson était l’eau fraîche d’une gourde remplie le matin par la fille de notre propriétaire. Nous la détachions du coin ombreux où nous l’avions accrochée, nous en versions le contenu dans une coupe de cuivre, et nous savourions ce breuvage avec un plaisir qui eût édifié les membres de la société de tempérance. Enfin nous étendions les tapis, et je me retirais dans la chambre des consultations, ayant bien soin d’étaler devant moi les balances et les traités arabes, tandis que Baracat s’apprêtait à introduire les clients.


Cependant la cour s’est remplie de visiteurs ; au premier rang j’aperçois un visage bien connu, celui de l’aimable et spirituel Abdel-Masin ; deux jeunes garçons richement vêtus se tiennent à ses côtés : ce sont les fils aînés de Télal, Bedr et Bander ; un nègre, portant un sabre et enveloppé d’un magnifique manteau, accompagne les princes. Je donne l’ordre de les introduire. Abdel-Masin m’apprend que Télal, confiant dans mon haut savoir, m’envoie ses deux fils et me prie de m’assurer si la santé des jeunes princes n’exige pas quelques soins. J’examine Bedr et Bander avec toute la gravité qu’exigerait une fièvre cérébrale, puis je fais préparer par Baracat une liqueur agréable et inoffensive, mélangée de cannelle et de sucre, médicament que les jeunes héritiers du trône trouvent fort de leur goût. Pendant ce temps, Abdel-Masin, comme le chœur d’Euripide, s’entretient avec les spectateurs, s’extasiant sur l’habileté merveilleuse avec laquelle j’ai découvert la maladie et appliqué le remède convenable. Quant aux enfants, ils souhaiteraient d’être indisposés tous les jours pour prendre une pareille médecine.


Les princes partis, Abdel-Masin reste chez moi, observant tout sans en avoir l’air, faisant à propos des réflexions fines et judicieuses parlant tour à tour de religion, d’histoire et de poésie.


Passons maintenant à deux citadins qui causent, ou plutôt babillent ensemble. Leur costume est fort simple et leurs traits offrent une certaine ressemblance ; l’un cependant a une tournure martiale, l’autre un aspect des plus pacifiques ; ce dernier n’est rien moins que le cadi Mohammed, chef de la justice à Hayel, par conséquent l’un des premiers personnages de la ville. C’est un petit vieillard sans prétention, peu soucieux de la gravité magistrale, et qui appartient à ce que l’on pourrait appeler le parti modéré.


Un robuste paysan de Moga, vêtu de son misérable costume de travail, était depuis une demi-heure environ dans la cour, occupé, en attendant que son tour fût venu, à tracer sur le sol des dessins bizarres avec le bout de son bâton. Il s’avance gauchement, s’accroupit en travers de la porte et s’efforce d’attirer mon attention par ces mots : « Je dis, docteur… » Sur quoi, je tâche de lui faire comprendre que, sa massive personne n’étant ni de verre ni d’aucune autre substance transparente, il intercepte le peu de jour qui pénètre dans la chambre, en se plaçant devant la seule ouverture par laquelle puisse entrer la lumière. Il s’excuse et s’écarte d’un pouce ou deux. Je lui demande alors ce qui l’amène, curieux d’entendre sa réponse, tant sa taille herculéenne chasse l’idée de la maladie. « Docteur, tout mon corps n’est que souffrance. » Cette phrase étant trop générale pour être exactement vraie, je poursuis mon interrogatoire Avez-vous mal à la tête ? — Non. (Je l’aurais deviné sans peine ; cet honnête compagnon ne devait avoir rien de commun avec le mal des beaux esprits.) « Souffrez-vous du dos ? Non, — Des bras ? — Non. — Des jambes ? Non. — De l’estomac, des entrailles ? — Non. — Mais, si vous ne souffrez ni de la tête, ni de l’estomac, ni du dos, ni des bras, ni des jambes, comment pouvez-vous être un composé de douleurs ? — Tout mon corps n’est que souffrance, » répète mon homme, en reprenant, d’un air de résolution, la place qu’il vient de quitter sur le seuil de la porte. Le fait est qu’il souffre, seulement il ne sait pas localiser ses sensations. Je continue l’enquête avec toute l’habileté dont je suis capable, et je finis par découvrir qu’il a un rhumatisme chronique. Trois ou quatre mois auparavant, il en a éprouvé les premières atteintes, et depuis lors il n’a jamais recouvré sa vigueur.


Cette explication serait suffisante ; je suis curieux d’apprendre comment notre paysan saura répondre à des questions plus embarrassantes. Quelques assistants, d’ailleurs amusés par cette scène, me murmurent à l’oreille : « Interrogez-le encore. » Je continue donc : « Quelle a été la cause de votre maladie ? — La cause, docteur, c’est Dieu. — Sans doute, tout vient de Dieu ; mais quelle en a été l’occasion particulière ? — Docteur, Dieu d’abord, et ensuite la viande de chameau, que j’ai mangée quand j’avais froid. » Cette lucide explication ne me satisfaisant pas : « Il n’y a pas eu autre chose ? — Peut-être bien : j’ai bu du lait de chameau ; mais la cause de tout cela, c’est Dieu, je vous l’ai dit, docteur. »


Je réfléchis sur la nature du mal et j’indique le traitement à suivre. Vient ensuite la question des honoraires, qu’il faut ici décider à l’avance. Je demande à mon client ce qu’il me donnera en cas de guérison : « Docteur, je vous donnerai, écoutez bien, je vous donnerai un chameau. — Un chameau ! Et qu’en ferai-je ? — Je dis, songez à Dieu, docteur (en d’autres termes, soyez raisonnable) ; je dis que je vous donnerai un chameau bien gras, tout le monde connaît mon chameau ; si vous acceptez, j’amènerai mes témoins. — Et comme je persiste à refuser, il m’offre du beurre, de la viande, des dattes et d’autres comestibles.


Cependant il entendit raison, prit docilement les remèdes que je lui avais ordonnés, et quand il fut rétabli, me donna pour mes peines la somme exorbitante de trente sous.


Deux ou trois heures se passent ainsi, les visiteurs qui remplissaient ma cour ont été entendus, d’autres leur succèdent, et le soleil va bientôt atteindre le plus haut point de sa course. Alors s’avance un artisan qui, depuis le matin, attend à ma porte avec une patience vraiment arabe ; ses traits fortement accentués sont éclairés par une expression de bonne humeur et de franchise ; il me prie de l’accompagner à son logis, où son frère est retenu au lit par la fièvre. Après m’être entretenu quelques instants avec lui, je consens à le suivre et je laisse Baracat seul à la maison pour recevoir les clients.


Doheym prend son léger manteau noir et le drape autour de sa taille, en formant des plis qu’un sculpteur admirerait. Chemin faisant, il adresse des sourires et des signes de tête à ses amis, et s’arrête pour échanger quelques paroles avec ses compatriotes. Il me fait traverser le quartier bâti par les princes de la dynastie actuelle, pour arriver à l’ancienne ville. Les deux principaux quartiers dont elle se compose sont séparés l’un de l’autre par une longue rue, étroite et irrégulière, ligne de démarcation qui autrefois, indiquait, moins encore la division des bâtiments que celle du peuple, partagé entre deux factions hostiles. La fermeté des Ebn-Rachid a mis fin à un tel état de choses.


En pénétrant dans la maison, j’aperçois deux ou trois petits fourneaux, de vieux pots de métal et des marmites énormes, car les Arabes tiennent à honneur aujourd’hui, comme leurs pères le faisaient il y a deux mille ans, de posséder des vases assez grands pour y mettre un mouton tout entier ; auprès de ces ustensiles domestiques, sont amoncelées des feuilles de cuivre, des barres de fer et autres objets semblables. Quelques robustes jeunes garçons demi nus, couverts de suie, s’approchent pour nous recevoir ; ils nous tendent leurs mains noircies, tout en échangeant avec Doheym des propos joyeux. Le frère de notre guide, Soyed, dont la gravité a été blessée par la conduite des jeunes étourdis, leur adresse une sévère réprimande ; puis, s’étant lavé les mains et le visage, il me conduit dans l’intérieur de l’habitation, auprès du malade qu’on m’a demandé de visiter. L’état est grave, mais le danger ne me paraît pas imminent. J’adresse à ses frères quelques paroles d’espoir ; le pauvre fiévreux, à peine en état de parier, s’efforce de témoigner la joie que lui cause ma présence. Il me montre ensuite sa langue, et pour me faire tâter son pouls, me présente son bras, ou plutôt ses bras, car le médecin, s’il ne veut point passer pour un ignorant, doit les examiner tous les deux, les Arabes étant convaincus qu’ils n’ont ensemble aucune relation : la théorie de la circulation du sang est, on le voit, parfaitement étrangère aux habitants de la péninsule. Puis Soyed m’invite à m’asseoir et à prendre le café. Je témoigne le désir de m’occuper sur-le-champ du malade ; mais celui-ci, d’un geste suppliant, me prie d’accepter d’abord l’hospitalité. Il serait à l’article de la mort, que les choses ne se passeraient pas, je crois, autrement. On sert donc des dattes, on apporte des pipes, Doheym prépare le café, et la chambre dans laquelle gît le fiévreux est envahie par une foule de visiteurs. L’isolement ne fait pas partie du traitement arabique ; on regarde au contraire comme un devoir sacré de ranimer le malade par la présence d’une société nombreuse. L’Arabe que la souffrance cloue sur son grabat n’a pas l’idée de demander à être seul ; avoir de la compagnie, c’est tout ce qu’il désire. La douleur solitaire ne se comprend pas ici : quand la mort frappe une famille, le fils, le mari ou la veuve du défunt laisse la maison ouverte pendant plusieurs jours, afin de recevoir les condoléances de ses amis.


Cependant une heure s’est bientôt écoulée au milieu d’une conversation vive et intéressante. Quand j’eus prescrit les remèdes qu’il fallait administrer, je me levai pour prendre congé de mes hôtes. Soyed offrit alors de me conduire dans quelques habitations voisines, où, disait-il, mes soins étaient nécessaires et seraient bien récompensés. Puis il me ramena jusqu’à l’entrée de la rue principale, et je m’acheminai seul vers ma demeure.


Les rues et le marché étaient maintenant solitaires ; l’ombre se rétrécissait sous les palmiers et au pied des maisons ; la nature entière semblait s’endormir sous la pesante atmosphère de midi.Pourtant, au lieu de prendre le chemin le plus court pour me rendre chez moi, le plaisir que j’éprouvais à goûter quelques moments de solitude m’entraîna jusqu’à la porte occidentale, d’où le regard embrasse la vaste plaine comprise entre Hayel et la montagne. La campagne semblait transformée en un lac immense qui, de ses eaux profondes, baignait la pente rocheuse du Chomeur et venait se perdre au pied des remparts de la ville où il ne formait plus que des marécages chétifs. Cette illusion est due à un mirage qui se produit chaque jour ; à mesure que le soleil s’abaisse vers l’occident, le lac magique s’éloigne, et s’efface enfin complètement, pour paraître de nouveau le lendemain une heure ou deux avant midi. Mais, pendant une partie du jour, la vue de l’eau, « cette vie du paysage, » pour employer l’heureuse expression des Arabes, prête une apparence de douce fraîcheur à une contrée triste et aride. Plût à Dieu que ce ne fût pas une erreur des sens ! Après avoir joui longtemps de ce splendide spectacle, je revins à la maison, où, secondé par Baracat, je me mis à préparer notre repas. Nous pouvions nous promettre deux heures au moins de loisir, car ici, non moins qu’en Espagne ou en Italie, le milieu du jour est consacré à la sieste.


Quand l’Asr était arrivée, c’est-à-dire quand le soleil avait franchi la moitié de l’espace compris entre le méridien et le point où il se couche, nous allions souvent à la mosquée, puis aux audiences publiques de Télal, et nous rentrions souper frugalement chez nous, ou quelquefois nous acceptions l’invitation de quelque prince de la famille royale. Du riz et du mouton bouilli, empilés dans un grand plat ; des dattes, du mauvais pain, parfois des œufs durs et des courges hachées : voilà tout ce qu’offre ici la table la plus somptueuse.


Parfois encore, quand les étoiles s’allumaient au ciel, je quittais avec Baracat la pesante atmosphère des rues et du marché pour aller respirer librement dans la campagne ; nous y restions une heure ou deux à causer ensemble, ou bien apercevant, au milieu de l’ombre croissante, la forme vague d’un promeneur, nous nous approchions de lui et nous nous amusions de sa simplicité, si c’était un bédouin ; de sa ruse et de sa circonspection, si c’était un habitant de la ville.


Pendant que notre vie se passait ainsi calme et fructueuse, le frère cadet de Télal, le brillant et fougueux Métaab, revint d’une tournée qu’il avait faite aux prairies de Hafr-Maad pour visiter les haras royaux. Ses longs cheveux bouclés, ses vêtements aux couleurs éclatantes, l’abandon et la vivacité de ses manières, formaient un contraste frappant avec le sombre costume et la réserve imposante de Télal. Il avait beaucoup voyagé. Sa légèreté le rendait peu propre aux graves affaires de l’État ; mais l’agrément de sa personne et la promptitude de son intelligence le faisaient merveilleusement réussir dans les petites intrigues qui préparent la voie à des négociations plus importantes. Le lendemain de son retour, il nous fit une visite dans la matinée, témoigna le désir de voir nos médicaments, nos livres et nos bagages ; parla de l’Égypte, de la Syrie, puis il prit congé précipitamment ; mais, le soir même, un nègre de bonne mine, qui appartenait à sa maison, m’aborda, lorsque je me promenais sur la place du marché, et me dit que l’émir Métaab me priait de venir prendre le café avec lui.


Je fus accueilli en entrant par un salut cordial, et Métaab se leva pour me tendre la main ouverte avec un geste à demi arabe, à demi anglais. Tandis que le café circulait selon le cérémonial accoutumé, notre hôte essaya de me faire sortir de ma réserve, mais sans y réussir ; cependant ces entretiens se renouvelèrent souvent, car Métaab me témoigna chaque jour plus de confiance et d’amitié.


Assurés maintenant du caractère noble et loyal de Télal, et, d’autre part, ne pouvant guère obtenir sa protection qu’en lui avouant le but réel de notre entreprise, nous résolûmes, mon compagnon et moi, de demander au roi une audience particulière et de lui tout apprendre. Cependant, pour nous conformer aux usages des cours, nous crûmes devoir préalablement nous ménager un intermédiaire, et nous le trouvâmes bientôt dans la personne du trésorier Zamil.


Nous commençâmes par lui dire que nous désirions obtenir de Télal une entrevue pour lui communiquer des affaires d’une haute importance. Après lui avoir ainsi fait pressentir notre secret, nous lui apprîmes la vérité tout entière et nous lui demandâmes son avis au sujet des propositions que nous voulions soumettre au roi.


Le ministre nous répondit qu’il lui fallait quelque temps pour réfléchir ; puis, d’accord avec nous, il informa son maître des motifs de notre démarche. Télal consentit à nous recevoir le 21 août dans la matinée.


Donc, au jour fixé, nous gagnâmes, un peu avant le lever du soleil, la maison de Zamil, par des rues détournées, et nous trouvâmes bientôt un nègre appartenant au palais et qui nous avertit de le suivre. Nous entrâmes dans la résidence royale par une porte dérobée, et, après avoir traversé plusieurs petits appartements, nous montâmes un large escalier qui nous conduisit à une salle spacieuse et bien meublée, située au milieu de la tour centrale. Télal et Zamil nous y attendaient. Des esclaves et des serviteurs armés se tenaient dans une pièce voisine, mais assez loin pour ne rien entendre de notre conversation. Dès que les saluts d’usage eurent été échangés : « Qu’avez-vous à me dire ? » demanda le roi. Puis, voyant que j’hésitais à répondre, il ajouta en montrant le ministre : « Vous pouvez parler devant lui, c’est un autre moi-même. »


Je lui expliquai donc brièvement les motifs de notre voyage ; je lui appris d’où nous venions, quel espoir nous amenait en Arabie, et ce que nous attendions de sa bienveillance. Il s’ensuivit une conversation qui dura au moins une heure. Pour conclusion, Télal insista sur la nécessité d’un secret absolu : « Si ce que nous discutons venait à être connu, dit-il, ni votre vie ni peut-être la mienne ne seraient en sûreté. »


Pendant cet entretien, je saisis l’occasion de lui parler des bruits sinistres qui circulaient dans la ville au sujet de notre voyage. « Vraiment ! » répliqua le prince avec dédain ; puis, croisant les bras sur sa poitrine et redressant fièrement la tête : « La ville, c’est moi ! s’écria le nouveau Louis XIV : ne craignez donc rien, nul de mes sujets n’osera vous nuire ; mais il y en a d’autres dont je ne saurais répondre. »


Quand toutes choses eurent été suffisamment convenues, Télal nous dit que nous pourrions traiter plus amplement ce sujet avec Zamil. Il nous promit une seconde audience dans laquelle il nous donnerait une réponse positive, « car, ajouta-t-il, nous devons réfléchir et ne rien faire à la hâte. »


Les jours suivants, nous eûmes avec Zamil de longs entretiens ; mais Télal ajournait toujours sa décision, et il ne nous semblait pas convenable de le fatiguer de nos instances.


Pendant ce temps, « les autres » c’est-à-dire les ennemis auxquels notre royal protecteur avait fait allusion, ne demeuraient pas oisifs. C’étaient des émissaires venus de Riad pour épier ce qui se passait à Hayel. On les rencontrait souvent dans les rues et sur la place du marché, observant toutes choses, évités par chacun, et pourtant traités avec un respect mêlé de crainte. Étrangers et chrétiens, nous devions nous attendre à éveiller leur attention ; nous fûmes même l’objet d’une étroite surveillance de leur part.


Mais nous ne devions pas tarder à rencontrer un hypocrite plus dangereux.


Obeyd-ed-Dib, c’est-à-dire Obeyd le Loup, comme on l’avait surnommé, frère du feu roi et oncle de Télal, avait été absent pendant les trois premières semaines de notre séjour. Dès qu’il fut de retour à Hayel, il s’enquit des étrangers qui s’étaient introduits dans la capitale.


Le lendemain de son arrivée, vers midi, il se présenta devant notre porte, escorté par une douzaine de soldats. Il affecta la plus grande cordialité, nous tendit amicalement la main, et témoigna une vive satisfaction de la manière dont nous avions été accueillis par son neveu.


Nous ignorions alors son véritable caractère.


Ses paroles respiraient la bonne humeur et la franchise ; il manifesta le désir de faire plus ample connaissance avec nous, afin de nous aider de tout son pouvoir. Ses visites devinrent bientôt quotidiennes, et il nous invita souvent à dîner dans son palais, situé juste en face de celui de Télal. Le vaste jardin qui en dépend avait été nouvellement planté et disposé avec beaucoup d’art, car Obeyd apportait en toutes choses l’énergie de son caractère, et il ne déployait pas moins d’activité pour faire creuser un puits que pour brûler un village ou exterminer des infidèles.


Une affection si vive et si subite nous avait inspiré dès l’abord quelque défiance ; les avertissements discrets, les demi-mots par lesquels nos amis cherchaient à nous mettre en garde contre cette dangereuse intimité, achevèrent d’éveiller nos soupçons.


Peu de temps après, Obeyd se chargea de nous édifier sur son propre compte : comme tous les hommes qui jouent un rôle étudié, il laissa tomber un instant son masque et nous montra sa hideuse figure.


Un matin, il m’envoya chercher pour visiter un de ses serviteurs, qui était souffrant. Je me rendis à son palais, où, après une courte conversation, ses sentiments véritables éclatèrent : la passion l’emportait sur l’hypocrisie ; son air conciliant et ses paroles doucereuses faisaient place à la haine et à la fureur : il se déchaîna en violentes invectives contre les novateurs chrétiens, qui voulaient altérer la pureté de l’islamisme. Puis, se tournant vers nous : « Qui que vous soyez, sachez ceci : quand mon neveu et avec lui l’Arabie entière consentiraient à apostasier, il resterait encore un défenseur des vieilles croyances : ce serait moi ! » Comprenant cependant qu’il avait été trop loin, Obeyd reprit aussitôt son expression bienveillante, son ton d’amicale causerie, comme si le soupçon n’était jamais entré dans son cour. Mais nous en avions assez vu, et nos rapports avec lui cessèrent complètement.


Sur ces entrefaites, Télal réussit à l’envoyer hors de Hayel, en le chargeant d’aller châtier les bédouins de la tribu de Harb qui infestaient la route du pèlerinage de Médine. Le 4 septembre, Obeyd passait la revue des troupes destinées à cette expédition. Nous nous mêlâmes à la foule des curieux. Il nous aperçut, s’avança vers nous, et nous tendant la main en signe d’adieu : « J’ai appris, nous dit-il, que vous alliez à Riad; vous y rencontrerez mon meilleur ami, Abdalla, fils aîné de Feysoul : je veux vous assurer ses bonnes grâces, et je lui ai écrit à cette intention une lettre que vous lui remettrez de ma part. Je l’ai laissée chez moi, mais un de mes serviteurs vous la portera. » Il nous promit ensuite que, si nous n’avions pas encore quitté Hayel à son retour, il chercherait tous les moyens de nous être utile ; que si, au contraire, nous nous étions rendus à Riad, Abdalla, sur sa recommandation, serait pour nous un précieux protecteur.


Ces témoignages d’amitié étonnèrent tous les assistants. Obeyd se montrait ainsi fidèle jusqu’au bout à son caractère de dissimulation profonde. La lettre nous fut remise le jour même par un vieux serviteur, auquel le prince avait confié le soin de garder son palais, Le lecteur sera curieux sans doute de savoir en quels termes il sollicitait pour nous la faveur d’Abdalla. « La crainte l’emportant sur les convenances, » nous pensâmes être prudents en lisant cette haute recommandation avant de la donner au prince nedjéen. Nous ouvrîmes donc l’enveloppe, en évitant de rompre les cachets dont elle était scellée et nous acquîmes la preuve de la perfidie d’Obeyd. La lettre était ainsi conçue : « Au nom du Dieu tout miséricordieux et tout bon, nous Obeyd, nous te saluons, ô Abdalla, fils de Feysoul ! Que la miséricorde de Dieu soit sur toi, que la paix t’accompagne ! » — Les épîtres vouahabites commencent invariablement par cette formule, qui remplace les interminables compliments en usage chez les autres Orientaux, — « Nous te faisons savoir que les porteurs de la présente lettre, Salim-el-Eys et son compagnon Baracat-ech-Chami, se disent versés dans l’art de guérir. » — Ici le prince, au lieu du mot ordinaire employé en Arabie, se servait d’une expression à double sens, qui signifie moins la médecine que la magie, crime puni à Riad de la peine capitale. — « Nous prions Dieu de te préserver de tout danger. Nous saluons aussi ton père Feysoul, tes frères, ta famille, et nous attendons avec impatience ta réponse. La paix soit avec toi. »


Obeyd étant éloigné, Télal se sentait en liberté d’agir : aussi, le 6 septembre, nous fûmes invités à nous rendre dans le khavoua de Zamil, vers une heure de l’après-midi. Un esclave avait été placé en sentinelle à la porte pour écarter les visiteurs importuns. A peine étions-nous arrivés depuis dix minutes que Télal entra, escorté de deux serviteurs armés, qu’il laissa dans la cour. Il était simplement vêtu ; son regard, plus sérieux encore que de coutume, trahissait une préoccupation profonde. Il s’assit et conserva quelques instants un silence que nous eûmes garde de rompre. Enfin, levant les yeux et les fixant sur les miens : « Vous ne me demanderez pas, me dit-il, et je ne serai pas assez imprudent pour donner, dans l’état actuel des choses, une réponse positive et officielle à des communications comme les vôtres. Cependant, moi, Télal, je vous assure de mon concours et de ma ferme volonté. Continuez maintenant votre voyage. Quand vous reviendrez, ce qui, j’espère, ne tardera pas, votre parole fera loi dans ce pays, et ce que vous désirez s’accomplira. Êtes-vous satisfait ? » Je répondis que sa promesse comblait mes désirs les plus chers, et nous nous serrâmes la main, en témoignage d’une alliance mutuelle.


Dès que Télal se fut retiré, je priai Zamil de m’apprendre où étaient les compagnons qui devaient faire route avec nous. Il me répondit que, d’après les ordres du roi, ces gens se présenteraient le jour même à notre demeure.


Vers le soir, en effet, trois hommes frappèrent à notre porte : c’étaient nos nouveaux guides. Ils appartenaient au Cacim, comme l’attestaient leur petite taille et leur teint bronzé ; le plus âgé, qui s’appelait Moubarek, était natif de Bereyda ; il nous dit que le départ avait d’abord été fixé au lendemain 7 septembre, mais que, plusieurs de leurs compagnons s’étant trouvés en retard, on l’avait remis au jour suivant. Pour un prix d’une incroyable modicité, eu égard même à la valeur considérable de l’argent dans ce pays, Moubarek consentit à nous louer deux chameaux, et nous fumes charmés de voir que les manières polies et le langage affable de nos guides nous promettaient un voyage agréable.


Enfin, le 8 septembre 1862, nous dîmes adieu à la cité de Hayel, dont nous emportions de si bons souvenirs.


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