Traduction d’Émile Jonveaux




НазваниеTraduction d’Émile Jonveaux
страница3/21
Дата23.09.2012
Размер0.97 Mb.
ТипДокументы
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   21
17. Il voulait par là nous engager à faire au gouverneur de la province un favorable rapport de sa conduite. Les deux jours que nous passâmes dans le campement furent donc pour nous un repos agréable, en dépit d’une chaleur excessive, qui aurait arraché des plaintes à un habitant de Bengale ou de Madras lui-même.


Le 29 juin, nous nous remîmes en chemin de bonne heure, en compagnie de Souleyman et de plusieurs autres Cherarats, que des affaires appelaient auprès de Hamoud, vice-roi du Djôf ; et, le soir même, après avoir tourné un gigantesque roc de basalte, nous aperçûmes tout à coup une vue splendide. Couverte de palmiers touffus et de groupes d’arbres à fruit, s’ouvre une large vallée dont les contours sinueux, descendant par gradins successifs, vont se perdre dans l’ombre projetée par des rocs rougeâtres ; au milieu de cette oasis, une colline surmontée de constructions irrégulières; plus loin, une haute tour, semblable à un donjon féodal, et au-dessous, de petites tourelles, des maisons aux toits en forme de terrasse, cachées modestement dans le feuillage des jardins ; le tout inondé par un flot de lumière, de la lumière resplendissante de l’Orient : voilà sous quel aspect le Djôf se présente au voyageur qui arrive par la route du Nord. Cette scène admirable empruntait un charme plus grand encore au souvenir des arides solitudes qui venaient d’attrister nos yeux depuis notre départ de Gaza ; elle me rappelait les paroles du poète arabe : « Ce lieu ressemble à l’éternel Paradis, nul n’y peut pénétrer sans avoir d’abord franchi le pont de l’Enfer. »


Ranimés et joyeux, nous pressâmes nos montures et déjà nous descendions les premières pentes rocheuses de la vallée, quand deux hommes, vêtus avec richesse et montés sur de superbes chevaux, se présentèrent à nous, ils nous saluèrent d’un cordial « marhaba » (soyez les bien-venus), et sans autre préambule : « Mettez pied à terre et mangez, » nous dirent-ils. Donnant eux-mêmes l’exemple, ils sautèrent légèrement à bas de leurs montures aux jambes fines et nerveuses ; puis ils placèrent devant nous un grand sac de cuir rempli de dattes, une outre pleine d’une excellente eau, et ajoutèrent : « Nous savions que vous deviez avoir faim, et soif, aussi nous sommes-nous munis de provisions. »


Tout en mangeant, j’observais nos bienfaiteurs d’un œil attentif. Le plus âgé paraissait avoir environ quarante ans ; il était grand, bien fait, son regard intelligent et hautain annonçait l’habitude du commandement, mais ses traits avaient une expression peu propre à inspirer la confiance. Son costume, fort riche pour un Arabe, se composait d’une longue tunique blanche, d’une veste de drap écarlate et d’un turban de soie à raies rouges et jaunes. Il portait en outre une épée dont la poignée d’argent annonçait la haute naissance de son propriétaire. C’était Ghafil, chef de la famille la plus considérable et la plus turbulente du Djôf, les Beyt-Haboub, qui gouvernaient autrefois le pays, mais qui doivent aujourd’hui courber leur orgueil devant Hamoud, lieutenant de Télal.


Le second étranger, qui s’appelait Dafi, était plus jeune, avait l’air plus doux et plus franc que son compagnon ; moins richement vêtu, il portait cependant l’épée à poignée d’argent et, comme Ghafil, son cousin au quatrième degré, il appartenait à la famille des Haboub.


Nous entrâmes dans la ville en compagnie de notre hôte, qui, tout le long du chemin, protestait de la joie qu’il éprouvait à nous recevoir et de son désir de nous être utile. Après avoir laissé sur notre droite la colline où s’élève la citadelle, après avoir traversé de vastes jardins, nous arrivâmes devant un majestueux portail qui donnait accès dans une cour entourée de constructions dont les murs étaient bordés de bancs de pierre ; c’est une sorte d’anti-chambre dans laquelle les Arabes opulents reçoivent les visiteurs qu’ils ne veulent pas admettre à leur foyer.


Pendant que nous mettions modestement pied à terre, attendant le bon plaisir du chef, celui-ci entra dans l’habitation par une porte assez haute pour permettre aux cavaliers de passer sans descendre de leurs chameaux ; puis, s’étant assuré que tout était prêt pour nous recevoir, il revint à la hâte nous inviter à le suivre. Après avoir franchi une seconde enceinte, nous nous trouvâmes dans la cour intérieure, sur laquelle ouvrent les appartements de la famille ; au fond, de vastes écuries renferment les chevaux et les chameaux. Nous remarquâmes un bâtiment plus élevé que les autres et percé de plusieurs petites fenêtres sans vitres, la chaleur du climat rendant ce luxe inutile ; c’était le khavoua, salle de réception ou parloir, si on veut ; car je ne saurais l’appeler salon, puisque les dames ne l’honorent jamais de leur présence.


Ce khavoua était une chambre haute d’une vingtaine de pieds et longue de cinquante. A l’angle le plus éloigné de la porte, se trouvait un petit foyer, ou pour mieux dire un fourneau, car il consiste en un bloc de granit de cinquante centimètres carrés, dans lequel on pratique une longue ouverture renflée vers le haut et communiquant avec un soufflet qui chasse l’air sur une grille intérieure chargée de charbon. Il suffit de quelques minutes pour que le combustible, complètement embrasé, fasse bouillir la cafetière placée à la partie supérieure du tuyau. Près du foyer se tiennent le maître de la maison et les hôtes auxquels il veut témoigner une déférence particulière ; de cette place privilégiée, l’honneur et le café rayonnent par degrés successifs autour de la salle. Sur le large rebord du fourneau sont étalées avec ostentation des cafetières en cuivre, de grandeurs variées. La vanité des Arabes en multiplie le nombre d’une manière ridicule. J’en ai vu quelquefois une douzaine rangées devant le foyer, bien que la préparation du café n’en exigeât pas plus de trois. Derrière le fourneau est assis un esclave noir, que l’on désigne d’ordinaire, en signe d’affection et de familiarité, par le diminutif de son nom ; ainsi, celui de Ghafil s’appelait Soweylim, au lieu de Salim. L’occupation de ce favori est de préparer le café et de le servir aux hôtes, fonctions dont le chef de famille s’acquitte lui-même, s’il n’est pas assez riche pour avoir un esclave.


Lorsque les formules de salutation sont épuisées, le visiteur se fait un peu prier et s’asseoit à la place d’honneur, auprès du fourneau. Les coussins les plus moelleux et les plus beaux tapis ont été disposés pour le recevoir. Tous les assistants ont eu soin d’ôter leurs souliers ou plutôt leurs sandales, seule chaussure qui soit en usage chez les Arabes, et les ont déposées sur le sable ; mais ils ont gardé leur bâton, compagnon inséparable du bédouin et de l’habitant des villes, du riche et du pauvre, du noble et du plébéien. Ils le manient, tout en parlant, avec une grâce nonchalante, comme une Espagnole allant en conquête joue de son éventail.


Dès que nous sommes placés, Soweylim commence à préparer le café. Il allume le charbon, met auprès du feu une colossale cafetière remplie aux trois quarts d’une eau limpide, puis il tire d’une niche pratiquée dans le mur un vieux sac où il prend trois ou quatre poignées de café, qu’il épluche soigneusement ; après quoi, il verse les fèves, dégagées ainsi de toute substance étrangère, dans une large cuiller de métal ; les expose à la chaleur du fourneau et les agite doucement jusqu’à ce qu’elles rougissent, craquent et fument un peu, mais il se garde de les faire brûler et noircir comme on le fait en Europe. Il les laisse ensuite refroidir un moment, place sur l’ouverture du foyer la grande cafetière, et pendant que l’eau, déjà très-chaude, arrive au degré d’ébullition convenable, il jette le café dans un grand mortier de pierre, percé d’un trou juste assez large pour donner passage au pilon. Notre nègre manœuvre cet ustensile avec une adresse et une agilité remarquables ; en quelques minutes, les fèves sont broyées et prennent l’apparence d’un grès rougeâtre, bien différent de la poussière charbonneuse qu’on honore chez nous du nom de café, mais dans laquelle il ne reste plus ni arôme ni saveur. Après toutes ces opérations, accomplies avec autant d’attention et de gravité que si le salut de l’Arabie entière en dépendait, Soweylim prend une seconde cafetière, l’emplit à moitié d’eau bouillante, y verse le café et pose le tout sur le feu, ayant soin d’agiter de temps en temps le liquide pour empêcher que l’ébullition ne le fasse répandre. Il pile aussi un peu de safran ou bien quelques graines aromatiques, appelées heyl par les Arabes, qui les tirent de l’Inde ; l’usage de ces épices, pour ajouter à la saveur du café, est regardé dans la péninsule comme indispensable. Quant au sucre, c’est une profanation tout à fait inconnue en Orient. L’esclave passe la liqueur à travers un filtre d’écorce de palmier, et dispose enfin les tasses sur un plateau fait d’herbes délicatement tissées et nuancées de vives couleurs. Tous ces préliminaires ont duré une bonne demi-heure.


Tandis que Soweylim s’occupe à préparer le café, un jeune garçon, grand et mince, fils aîné de Ghafil, paraît chargé d’un plateau, qu’il lance en l’air par un geste gracieux et fait retomber légèrement sur le sol, à deux pas de nous. Il apporte ensuite un grand vase de bois rempli de dattes, une coupe pleine de beurre fondu, et met le tout sur le plateau, en disant : « Louez Dieu. » Notre hôte, quittant sa place auprès du foyer, s’assied en face de nous ; quatre ou cinq personnes seulement suivent son exemple et viennent timidement se joindre à notre cercle. Chacun prend une datte qu’il plonge dans le beurre, et répète cet exercice jusqu’à ce que son appétit soit satisfait ; puis les convives se lèvent et vont se laver les mains.


A cet instant, le café étant prêt, l’esclave commence sa tournée, tenant d’une main la cafetière, de l’autre, le plateau et les tasses. Il doit boire le premier pour montrer aux assistants que « la mort n’est pas cachée dans le vase. » Il sert ensuite les invités, en commençant par ceux qui sont le plus près du fourneau, et il termine par le maître de la maison. Refuser de recevoir la coupe qu’il présente serait une injure mortelle ; mais il ne faut pas un grand effort pour en avaler le contenu, car les tasses sont grandes au plus comme une coquille d’œuf, et seulement remplies à moitié. La politesse arabe le veut ainsi : au rebours de notre coutume européenne, verser à pleins bords n’est nullement un signe d’amitié.


Ensuite, notre Ganymède commence une seconde distribution, mais dans un ordre inverse, en servant Ghafil le premier. C’est seulement dans des occasions bien rares, dans des réceptions solennelles, que la liqueur dorée fait une troisième fois le tour de la salle. Cependant, même alors, le café absorbé par chaque convive ne forme pas le quart de ce qu’un Européen avale d’un trait après son déjeuner.


Le lendemain de notre arrivée, c’est-à-dire le 1er juillet, Ghafil, cédant à nos instances, fit mettre à notre disposition une petite maison du voisinage, qui appartenait à l’un des clients du noble patricien. Notre nouvelle habitation se composait d’une petite cour et de deux chambres, situées l’une à gauche, l’autre à droite, qui devaient nous servir d’appartement et de magasin ; le tout était entouré par un mur dont la porte se fermait avec une serrure et un verrou. Il n’y avait point de cuisine, mais nous n’en avions guère besoin, tant les habitants se montrent ici hospitaliers envers les voyageurs. Si notre demeure n’était pas spacieuse, elle nous offrait du moins ce que nous désirions le plus, la retraite et les charmes de la vie privée ; enfin notre hôte avait voulu la louer à ses frais.


Nous y transportâmes aussitôt notre bagage et nos marchandises. Nous avions déjà reconnu que le pays n’était pas assez civilisé pour nous permettre d’exercer nos talents en médecine. Ne rencontrant pas, chez les malades, le degré de culture intellectuelle qui fait apprécier les efforts du docteur et rend ses soins utiles, nous résolûmes de nous défaire le plus promptement possible de la lourde pacotille dont nous avions été si fort embarrassés durant la première partie de notre voyage.


L’affluence devint bientôt si grande dans notre maison qu’il s’y trouva plus d’acheteurs que de marchandises.


Nous n’avions pas caché notre qualité de chrétiens ; mais il est rare qu’un Arabe commette l’indiscrétion d’entamer une discussion religieuse avec un étranger. Très-peu de gens paraissaient douter que nous fussions des marchands et des médecins ; néanmoins quelques personnes plus clairvoyantes, ou seulement inspirées par la malveillance, élevèrent des soupçons pouvaient devenir dangereux, et tentèrent d’insinuer au gouverneur que nous étions des innovateurs, des révolutionnaires, qu’il fallait au plus tôt chasser du pays. Hamoud heureusement refusa de les croire ; il répondit que « rien dans notre conduite ne motivait des mesures aussi sévères, et que d’ailleurs, nous serions bientôt traités selon nos mérites, puisque nous allions paraître prochainement devant Télal, dont aucun révolutionnaire n’avait jamais mis la clairvoyance en défaut. » Les dénonciateurs qui avaient failli nous perdre appartenaient, il est à peine besoin de le dire, à la fanatique secte des vouahabites.


Quatre jours après notre arrivée, nous avions fait au gouverneur notre visite officielle. Ghafil, qui ne pouvait, sans paraître trop hostile, retarder davantage notre présentation, consentit à nous accompagner. Nous sortîmes de la maison en grande pompe, escortés par la famille presque entière des Haboub, qui avaient, comme nous, le visage sérieux et le maintien grave exigés par la circonstance. Pendant un quart d’heure, nous longeâmes d’étroites ruelles qu’ombrageaient des palmiers et nous arrivâmes enfin à une grande place située au pied des remparts de la citadelle. Non loin de là, s’élève une tour solitaire nommée Marid, c’est-à-dire des rebelles, dont les massives murailles de pierre sont souvent décrites par les poètes de la péninsule. L’architecture de cet édifice ne rappelle nullement le style grec ou romain bâti évidemment par un architecte arabe, sur un plan arabe, il n’offre ni à l’artiste ni à l’archéologue un sujet d’études fort intéressant ; mais les habitants actuels, incapables d’en construire de semblables, regardent cet antique monument avec une admiration qu’il est difficile à un Européen de partager.


Au-dessous de la place du château, s’étendaient des habitations naguère riches et bien entretenues, maintenant dévastées et désertes ; ce sont les maisons des chefs de la famille el-Haboub qui ont été massacrés ou exilés ; les palmiers brûlés ou coupés, les jardins desséchés, tout porte encore la terrible empreinte de la guerre. En face de ces demeures en ruine, s’élève la citadelle, résidence actuelle du gouverneur. C’est un vaste bâtiment irrégulier, dont le style primitif a presque entièrement disparu sous des agrandissements successifs ; le côté sud conserve seul un caractère nettement tranché ; la grandeur et l’exacte forme carrée des pierres dont il se compose témoignent de sa haute antiquité, et les fenêtres, placées à trois ou quatre mètres du sol, sont surmontées par ce que l’on appelle, si j’ai bonne mémoire, l’arche cyclopéenne. Le monument connu sous le nom de palais d’Atrée à Mycènes, peut donner une idée de ce genre de construction, grossier s’il en fut.


Une foule de serviteurs, armés d’épées et de fusils, remplissaient les antichambres du château ; ils étaient passablement vêtus, mais n’avaient pas de costume particulier ; les uns nous regardaient bouche béante, les autres nous saluaient, tandis que nous avancions vers une seconde cour située au pied du donjon et que nous entrions dans le khavoua, vaste et sombre pièce bordée de bancs de pierre.


Le gouverneur nous y attendait, assis à la place d’honneur, qu’il ne cède jamais à aucun habitant du Djôf, quelles que soient sa naissance et sa fortune. C’était un homme grand, fort, aux larges épaules, aux yeux noirs, aux sourcils épais. Il portait la longue tunique blanche des Arabes, à demi cachée par un magnifique manteau noir, brodé de soie cramoisie ; un turban de soie, retenu par une bandelette de fin poil de chameau, ornait son auguste tête, et ses doigts agitaient un éventail de tissu d’écorce. Il se leva gracieusement à notre approche, nous tendit la main, et nous fit asseoir à ses côtés, en ayant soin toutefois de placer Ghafil entre lui et nous, afin d’empêcher toute surprise et toute trahison de notre part, car un Arabe, quand il voit de nouveaux visages, est toujours sur ses gardes. Il montra d’ailleurs beaucoup de politesse et de bienveillance, demanda comment nous avions supporté le fatigant voyage que nous venions de faire, vanta beaucoup Damas et ses habitants, par manière de compliment indirect, et nous offrit enfin de loger au château. Ghafil, intervenant, fit valoir le droit qu’il avait d’être notre hôte, et refusa en notre nom l’hospitalité de Hamoud. Nous présentâmes alors à Son Excellence une livre de notre meilleur café, qu’elle accepta sans se faire prier, nous assurant en retour ses bons offices. « Nous ne demandons rien, dis-je, si ce n’est qu’Allah vous accorde une longue vie. » La politesse arabe exigeait cette réponse, qui ne nous empêcha pas d’exprimer le désir d’avoir des lettres de recommandation pour nous rendre à Hayel, où nous avions l’intention de nous placer sous le patronage immédiat de Télal. Le gouverneur promit de nous aider de tout son pouvoir et il tint parole.


Hamoud et ses conseillers nous rendirent notre visite, et, pendant les dix-huit jours que nous passâmes à Djôf, nous fîmes au château des excursions fréquentes, partageant l’hospitalité du gouverneur, ou bien employant nos heures de loisir à observer les scènes intéressantes et variées qui s’offraient à nous. Hamoud, en vertu de ses pouvoirs judiciaires, tient chaque matin de longues audiences, où il admet quiconque a des réclamations à faire valoir, des torts à redresser.


Cependant malgré la généreuse hospitalité que nous recevions, nous avions à supporter beaucoup de privations et d’ennuis. La lésinerie de nos honorables chalands, leurs petites ruses pour avoir à bas prix les étoffes ou les miroirs, les exigences de notre hôte Ghafil, qui voulait régler les ventes selon sa fantaisie et pour son plus grand avantage, tout cela ne laissait pas que d’être fatigant à la longue. Enfin, je regrette de le dire, nous étions sans cesse témoins d’une licence de mœurs et de manières qui nous devenait insupportable.


Chez deux Arabes seulement, nous nous sentions à l’aise, chez nous pour ainsi dire : l’un était Dafi, ce parent de Ghafil qui nous avait si cordialement accueillis lors de notre arrivée ; l’autre se nommait Salim ; c’était un vieillard respectable et instruit, dont la maison touchait à la nôtre, et qui, entouré d’une nombreuse famille, avait su l’élever dans la vertu et la crainte de Dieu. Nous avions habitude de nous réfugier auprès d’eux quand nous étions par trop fatigués de Ghafil et de ses pareils ; nous passions dans leur khavoua des heures paisibles, agréablement occupés à écouter des poésies arabes, à discuter des points de morale et de religion, enfin à nous entretenir de la situation du pays.


Différentes circonstances nous empêchèrent de quitter Djôf avant le 18 juillet. Ce fut Djedey, notre nouveau guide, personnage singulier, mélange hétéroclite du paysan et du bédouin, qui vint dans la matinée nous avertir qu’il fallait mettre la dernière main à nos bagages et nous préparer à partir le jour même. A l’heure appelée par les Arabes asr, c’est-à-dire vers le milieu de l’après-midi, nous prîmes congé des bons Djôfites et nous sortîmes de la ville, accompagnés de Dafi, d’Okeyl, fils aîné de Ghafil, et de quelques autres de nos amis, qui, selon la coutume orientale, nous conduisirent jusqu’à une certaine distance, sincèrement attristés de notre départ et faisant des vœux pour notre prompt retour. « Si Dieu le veut, » répondîmes-nous. Qu’avions-nous de mieux à dire ? Le lendemain matin, nous suivions une route qui traversait une large plaine couverte de monticules de sable et parsemée de ghadas touffus; aussi nos chameaux paraissaient-ils beaucoup plus disposés à savourer tranquillement cette pâture de prédilection qu’à faire leur besogne de bêtes de somme.


Le matin suivant, un peu après le lever du soleil, nous atteignîmes une vallée calcaire, entourée de basses collines de marne et de sable. Là se trouve le fameux puits de Chekik ; nous nous y arrêtâmes pour emplir nos outres, opération qui fut accomplie avec grand soin, car nous avions à marcher quatre jours au milieu des sables brûlants, sans rencontrer aucune autre source. Ce puits est profond de vingt-quatre mètres au moins ; il a près d’un mètre de largeur à son orifice, qui va en s’élargissant comme celui d’une citerne ; un parapet de pierre en protège les bords, et l’intérieur est aussi revêtu d’une maçonnerie. D’anciens écrivains attestent son antique origine, mais nul ne sait quel était ce Chekik qui lui a donné son nom. Si l’on interroge les Arabes, ils se contentent de répondre : « C’est l’ouvrage des chrétiens. » Ils en disent autant de toutes les constructions d’utilité publique qui sont répandues dans l’Arabie septentrionale, et peut-être n’ont-ils pas tort, car les principaux clans du voisinage, les Taïs, les Taglebs, les Tenouks ont appartenu au christianisme pendant plusieurs siècles.


Devant nous s’étendait une plaine immense, dont le sable rouge était amoncelé en monticules hauts de soixante à quatre-vingt-dix mètres, qui couraient parallèlement du nord au sud ; leurs versants obliques, leurs sommets arrondis, profondément sillonnés en tous sens, attestaient la violence des tempêtes du désert : le voyageur est là comme emprisonné dans un abîme de sable.


Nous avions quitté le puits de Chekik le 20 juillet, un peu après midi. Pendant le reste du jour et la nuit suivante, nous nous arrêtâmes trois heures seulement pour souper et prendre un peu de repos ; nous ne pouvions donner plus de temps au sommeil : car, si nous ne sortions pas du néfoud avant que notre provision d’eau fût épuisée, notre perte était certaine. Le lundi 21 juillet, se passa de la même manière. Les journées me paraissaient d’une interminable longueur.


Dès les premiers moments de la route, j’avais remarqué que les Chérarats, les plus jeunes surtout, affectaient envers nous une insolente familiarité qui éveilla mes soupçons ; car les bédouins ont coutume, lorsqu’ils méditent quelque perfidie, de sonder ainsi le voyageur dont ils veulent faire leur victime, et le moindre signe de faiblesse devient le signal de leurs actes de brigandage. La meilleure conduite à tenir en pareil cas est de garder le silence, de montrer un visage sévère et de leur adresser de temps en temps une verte réprimande, à peu près comme on intimide un chien qui veut mordre en le regardant fixement. Nous prîmes donc la précaution de tenir nos pillards à distance autant que possible, de leur parler fort peu, et toujours d’un ton froid et hautain.


Les gens du Chomeur et du Djôf m’apprirent plus tard que nos estimables compagnons, nous supposant possesseurs de grandes richesses, s’étaient proposé de nous dépouiller de notre bagage, de nous enlever nos montures, et de nous laisser sans vivres et sans eau dans le néfoud, où nous n’aurions pas manqué de périr.


Comme nous avancions, le désert devenait plus morne et plus désolé ; à midi, la crainte et le découragement provoquèrent un sauve-qui-peut général : quelques-uns d’entre nous avaient épuisé leurs provisions, les autres n’étaient guère mieux fournis ; tous aiguillonnaient leur monture pour atteindre plus vite l’heureux pays où ils seraient en repos et en sûreté. Djedey, mon compagnon et moi, nous restâmes seuls ensemble. Tout à coup mon attention fut attirée par deux ou trois moineaux qui gazouillaient sous un buisson près du bord de la route. C’étaient les premiers que nous eussions vus dans le désert ; leur présence annonçait le voisinage des terres habitées. Je me rappelai avec émotion que, dans mon enfance, étant assis par un soir d’hiver auprès du foyer paternel, j’avais entendu raconter comment un célèbre navigateur, longtemps égaré sur des mers lointaines, Christophe Colomb, je crois, avait jadis salué l’approche d’un oiseau qui s’était posé sur son mât. Baracat, mon compagnon, ne pouvait retenir des larmes de joie.


Une longue route cependant nous restait encore à parcourir ; nous prîmes une demi-heure dans la soirée pour préparer un maigre repas, et toute la nuit nous continuâmes à monter et à descendre les ondulations du monotone labyrinthe, comme des hommes enfermés dans un cercle magique, condamnés à marcher toujours sans jamais en sortir. Un peu avant l’aube, nous rencontrâmes une soixantaine de cavaliers armés de lances et de mousquets ; c’était l’avant-garde d’une expédition militaire envoyée, par ordre de Télal, pour punir l’insolence des Teyahas qui avaient dévasté les environs de Teymâ.


Enfin nous vîmes un amas de sombres rochers granitiques, hauts de sept à huit cents pieds, s’élever à l’entrée d’une vallée immense, dont le sol était en partie recouvert d’une blanche couche de sel, en partie occupé par des cultures, des jardins et des bosquets de palmier. Au milieu, s’abrite le village de Djobba, village fort semblable à celui de Djôf, moins la tour et la citadelle. Au-delà, le désert étale de nouveau ses collines de sable, ardent miroir où se réfléchissent la lumière et la chaleur du soleil, et, plus loin encore, la chaîne pittoresque des monts du Chomeur dessine sur le fond de l’horizon ses sommets empourprés. Si nous avions gravi les rochers qui se trouvaient à notre droite, nous aurions aperçu, vers le sud-ouest, mais à une grande distance, les riches plantations de palmiers de la ville de Teymâ, cité fameuse dans l’histoire de l’Arabie et que plusieurs auteurs supposent être la Téman de l’Écriture sainte.


La tente de notre guide était plantée en dehors de l’enceinte de Djobba, et sa famille l’attendait avec une vive anxiété. Djedey nous offrit, — en vérité, il ne pouvait moins faire, — de nous reposer dans sa demeure. Nous y bûmes un peu d’eau fraîche mélangée le lait aigre, et nous nous étendîmes sous l’insuffisant abri des couvertures en lambeaux qui protégeaient le logis de notre hôte.


Le lendemain fut consacré au repos : il fallait reprendre des forces pour les trois jours de voyage qui nous séparaient encore de Hayel. Nous visitâmes le village, cherchant à lier conversation avec les habitants, et partout nous fûmes frappés de l’affection, du respect, du culte même dont ils entourent le nom de Télal.


Le 25 juillet, nous quittâmes Djobba pour entrer de nouveau dans le désert ; mais cette fois ce n’était plus le terrible néfoud : des arbrisseaux émaillaient la plaine sablonneuse ; çà et là, des herbes et du gazon récréaient agréablement la vue, et les collines de sable, bien différentes de celles que j’ai déjà décrites, se réduisaient à de simples ondulations dirigées du nord au sud, selon les lois invariables de ce phénomène. Nous marchâmes tout le jour. A la tombée de la nuit, nous arrivâmes au bord d’une large dépression en forme d’entonnoir où l’absence de sable met à nu la base calcaire du sol ; des lumières qui brillaient dans la vallée profonde, annonçant la présence d’un campement de bédouins, nous invitaient à essayer d’obtenir un souper substantiel avant le repos de la nuit. Il n’était cependant pas facile de descendre la pente escarpée : sa forme circulaire, qui décrivait de nombreuses spirales, me rappelait le Maëlstrom, si admirablement décrit par Edgar Poe. Les Arabes qui avaient allumé ces feux étaient des pasteurs de la tribu de Chomeur ; ils nous offrirent de partager leur repas, et nous servirent un bon plat de riz, au lieu de l’insipide sam 
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   21

Похожие:

Traduction d’Émile Jonveaux icon“I came to live out loud.” (Emile Zola)

Traduction d’Émile Jonveaux iconAbdel-Malek, Emile Tadros. 1952. Morphology, bionomics and host-parasite relations of Planorbidae (Mollusca: pulmonata). Ph. D. Dissertation, U. Mich., Ann

Traduction d’Émile Jonveaux iconVeille media
«techniques»… Le Collectif van vous propose la traduction d’un article paru le vendredi 3 septembre 2010 dans le journal arméno-américain,...
Traduction d’Émile Jonveaux iconVeille media
«mes ancêtres n’ont pas commis de génocide». Le Pm turc avait tenu ces propos à l’Université Johns Hopkins lors de ses réponses aux...
Traduction d’Émile Jonveaux iconVeille media
«non pas pour la fraternité, mais pour ne pas se battre l'un contre l'autre, ne pas mourir et peut-être un jour vivre ensemble.»...
Traduction d’Émile Jonveaux iconVeille media
«comment la Turquie qui effectue un blocus sur l’Arménie depuis 17 ans peut-elle appeler Israël à cesser son blocus sur Gaza ?» Le...
Traduction d’Émile Jonveaux iconLes communes françaises du Moyen Age ”
«Les communes françaises du Moyen Age.» Texte extrait de la revue l’Année sociologique, n˚ 6, 1903, pp. 338 à 341. Texte reproduit...
Разместите кнопку на своём сайте:
Библиотека


База данных защищена авторским правом ©lib.znate.ru 2014
обратиться к администрации
Библиотека
Главная страница