Traduction d’Émile Jonveaux




НазваниеTraduction d’Émile Jonveaux
страница2/21
Дата23.09.2012
Размер0.97 Mb.
ТипДокументы
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   21

UNE ANNÉE
DANS
L’ARABIE CENTRALE



Chapitre I. — Le Djôf et le Chomeur


William Gifford Palgrave. Objet de ce voyage. — Départ de Maan. — Baracat passe pour mon élève. — Je me donne pour un médecin. — Le désert pierreux. — Le simoun. — Les gentilshommes de la Ouadi Seurhan. — Le Djôf. — Demeure de Ghafil. — Khavoua et cafetières. — Préparation et distribution du café. — Les dattes et leur assaisonnement. — Présentation au gouverneur. — Nous partons du Djôf. — Les ouvrages des chrétiens. — Néfoud occidental. — Mauvais projets des Chérarats. — Djobba. — Hayel. — Le chambellan Seyf. — Le prince Télal. — Zamil. — Abdel-Masin. — Installation. — Clientèle. — Les fils de Télal. — Le paysan et ses rhumatismes. — Le forgeron Doheym et sa famille. — Métaab, frère de Télal. — Entrevue confidentielle du prince. — Obeyd le Loup est le chef de nos adversaires. — Sa lettre de recommandation. — Je fais alliance avec Télal et pars pour Riad.


Retour à la Table des Matières


M. William Gifford Palgrave est le premier voyageur qui ait traversé obliquement toute la longueur de la péninsule arabe, depuis la pointe de la Mer Morte Jusqu’à la côte d’Oman. Le premier de tous les Européens, il a vu les provinces intérieures connues seulement de nom ; il nous a, le premier, donné une idée précise de la configuration de cette immense presqu’île : il a fait entrer l’Arabie et ses populations dans le cercle de la géographie positive.


M. Palgrave est le fils du savant jurisconsulte et de l’historien éminent que l’Angleterre a perdu, il y a quelques années 13. De brillantes études à l’université d’Oxford semblaient l’appeler à suivre avec éclat la carrière paternelle ; cependant les goûts du jeune homme le poussaient à une vie moins sédentaire. Il passa dans l’Inde et servit quelque temps sous les drapeaux de la Compagnie ; bientôt, fatigué de l’uniforme, il reprit le chemin de l’Europe, mais il s’arrêta en Syrie, et se fixa à Damas, où il a séjourné de longues années. C’est là qu’il a pris l’habitude de la langue arabe, devenue pour lui, comme il le dit lui-même, une seconde langue maternelle. Là aussi, dans des circonstances qui nous restent ignorées, il se lia, par des rapports qui paraissent avoir été très-étroits, avec la maison des Pères Jésuites.


Laissons-le d’ailleurs s’expliquer lui-même :


Peut-être le lecteur demandera-t-il quel a été l’objet spécial, les raisons déterminantes du long et périlleux voyage que j’ai entrepris. L’espoir de contribuer au perfectionnement social de ces vastes régions, le désir d’aviver l’eau stagnante de la vie orientale par le contact du rapide courant européen, peut-être la curiosité bien naturelle d’apprendre ce que nul ne sait encore, enfin l’esprit d’aventure inné chez les Anglais : voilà quels ont été les principaux mobiles de mon entreprise. J’ajouterai qu’à cette époque j’étais lié avec l’ordre des Jésuites, si célèbre dans les annales de la philanthropie courageuse et dévouée ; enfin, je le reconnais avec une vive gratitude, les fonds qui m’étaient nécessaires m’avaient été libéralement fournis par l’Empereur des Français.


Le 16 juin 1862, à la tombée de la nuit, nous attendions, près de la porte orientale de la ville de Maan 14, bédouins nos guides, qui, sous la direction de Salim leur chef, remplissaient les outres à une source voisine, mettaient les selles et disposaient les bagages sur le dos des chameaux. Les étoiles commençaient à paraître au milieu du sombre azur d’un ciel sans nuages, et le croissant de la lune, resplendissant de l’éclat particulier à l’orient, promettait de rendre plus facile notre marche nocturne. Nous fûmes bientôt installés sur nos bêtes au long cou, dans une posture à peu près pareille, comme le dit un poète arabe, « à celle d’un homme perché en haut d’un mât. » Partout régnait un profond silence. Nos guides eux-mêmes semblaient craindre de le rompre : ils s’adressaient à voix basse de rares et courtes observations, pendant que nos chameaux s’avançaient d’un pas furtif au milieu de la solitude, dont ils ne troublaient pas le calme imposant.


Mon compagnon, un chrétien de Syrie nommé Baracat, et moi, nous portions le costume ordinaire de la classe moyenne en Syrie, costume que nous avions emprunté pour nous rendre de Gaza à Maan et qui nous avait épargné les remarques curieuses, les questions indiscrètes auxquelles nous aurions pu être exposés dans ce pays, désigné par la plupart des voyageurs sous le nom tant soit peu pédantesque d’Arabie Pétrée.


Je me donnais pour un médecin voyageur, suivi de son élève ; aussi un costume recherché était-il nécessaire pour gagner la confiance des clients.


Notre pharmacie se composait d’un petit nombre de drogues, renfermées dans des boîtes d’étain bien closes, que nous avions enfouies, pour le moment, au fond de nos sacs de voyage. Cinquante de ces boîtes auraient suffi pour tuer ou guérir la moitié des malades de l’Arabie. Quant aux médicaments liquides, nous avions autant que possible évité de nous en charger ; non-seulement à cause de la difficulté du transport, mais aussi parce que l’air sec et brûlant du désert les aurait bientôt fait évaporer.


Si nous avions mieux connu, au moment de notre départ, le pays que nous allions visiter, nous aurions diminué notre pacotille de marchands, au profit de notre bagage de docteurs. En effet, dès les premiers jours, notre apparence a demi mercantile nous avait suscité des embarras dont notre titre de médecin nous aida seul à sortir. Éblouis par notre pompeux appareil médical, les gens de Maan imaginèrent que notre motif réel, en persistant avec tant d’obstination à nous rendre au Djôf, devait être la recherche de trésors mystérieux cachés dans les profondeurs de l’Arabie. Cette opinion singulière leur était suggérée par des aventuriers maugrabins 15, fort renommés dans l’art de guérir et dans les sciences occultes, qui avaient, peu de temps auparavant, traversé la frontière, en quête de prétendues richesses. Cette idée ingénieuse stimula leur bienveillance et leur amitié pour nous, car ils comptaient, en servant nos desseins, avoir une part dans les profits de l’entreprise ; ils se mirent donc sérieusement à l’œuvre pour nous trouver des guides que, sans eux, nous nous serions difficilement procurés, et toutes les difficultés qui menaçaient d’entraver notre voyage disparurent ainsi.


Le lendemain de notre départ, vers dix heures du matin, comme la chaleur devenait excessive, la vue de quelques arbres rabougris nous annonça le voisinage des puits de Vouokba, où nous avions l’intention de renouveler notre provision d’eau. Un des bédouins, pressant le pas de sa monture, se détacha de notre troupe et décrivit une sorte de cercle pour s’assurer qu’aucune tribu hostile n’était en embuscade, prête à fondre sur les caravanes imprudentes. Notre éclaireur ne découvrit personne, tout était silencieux, et l’éclatant soleil de midi donnait un aspect plus mélancolique encore aux ruines d’un village abandonné, dont les débris épars couvraient le lit desséché d’un torrent. Non loin de là se trouvaient les puits ; les uns, obstrués par des pierres, les autres maigrement pourvus d’une eau bourbeuse et saumâtre ; néanmoins, comme nous ne devions pas rencontrer de nouvelles sources avant quatre jours entiers, nous remplîmes soigneusement nos outres de ce liquide dégoûtant.


L’opération terminée, nous remontâmes sur nos chameaux, et nous reprîmes la direction de l’orient.


Pendant cinq jours, le lézard du désert, à la peau si sèche qu’il semble ne pas avoir une parcelle d’humidité dans son corps disgracieux, et la gerboise d’Arabie furent les seules créatures sur lesquelles notre œil put se reposer. Notre course était à peine interrompue par un repos insuffisant de deux ou trois heures ; puis le guide nous réveillait avec ces sinistres paroles : « Si nous tardons, nous mourrons tous de soif ! » Nous repartions donc, poussant nos montures fatiguées au milieu de la nuit obscure, et nous attendant sans cesse à être attaqués ou pillés. Une seule plante répandait sur notre route monotone un peu de vie et de variété, c’était la coloquinte amère et empoisonnée du désert.


Voici comment se réglaient nos heures de marche. Levés longtemps avant l’aube, nous poursuivions notre course, sans nous ralentir un moment, jusqu’à ce que le soleil, arrivé près du zénith, nous eût avertis de prendre notre repas du matin. Nous formions alors avec nos bagages une sorte de mur, destiné à nous abriter des rayons dévorants du soleil 16, et, après nous être un instant reposés, nous nous occupions des préparatifs culinaires. Nous prenions deux ou trois poignées de mauvaise farine que l’un des bédouins pétrissait dans ses mains crasseuses en y versant un peu de l’eau vaseuse des outres ; puis il façonnait avec la pâte un grand gâteau rond, d’un pouce à peu près d’épaisseur. Pendant ce temps, un de ses compagnons allumait un feu d’herbes sèches, de racines de coloquinte et de bouse de chameau ; il préparait ainsi un lit de braise enflammé sur lequel on posait le gâteau qu’on recouvrait de cendres ; au bout de cinq minutes, on le retournait, et enfin la bande affamée se partageait cette galette mal pétrie, à moitié crue, à moitié cuite, mais presque consumée, et qu’il fallait manger brûlante sous peine de la voir se transformer en une substance impossible à décrire, résistante comme le cuir et capable de défier le plus vif appétit. Une gorgée d’eau saumâtre nous aidait à digérer ce mets savoureux.


Le repas fini, nous reprenions à la hâte notre route au milieu des mirages décevants, et quand l’approche du soir avait diminué la chaleur torride et la lumière intense du jour, une heure environ avant le coucher le soleil, nous procédions à notre souper, qui d’ordinaire se composait de dattes sèches, car nous avions peur d’éveiller l’attention de quelques pillards cachés dans la vaste solitude.


Depuis cinq jours, nous avions quitté les puits de Vouokba ; l’eau renfermée dans nos outres n’offrait plus à notre soif qu’une vase fétide, et rien n’annonçait le voisinage d’une source. Enfin, vers midi, nous aperçûmes quelques monticules de sable ; Salim tint conseil avec ses compagnons et dirigea la marche de ce côté en nous disant : « Tenez-vous ferme, car vos chameaux vont s’effrayer et se mettre à bondir. » Il avait raison de nous conseiller d’être sur nos gardes : nos sottes montures n’eurent pas plus tôt aperçu les habitations qu’elles furent saisies de peur comme si elles n’avaient jamais rien vu de semblable. Les malheureux chameaux détalèrent avec des bonds frénétiques, et leurs sauts, joints au fou rire que nous ne pouvions réprimer, car les gambades d’un chameau ont autant de grâce que celles d’une vache, faillirent nous faire vider les arçons. La soif cependant triompha de leur panique.


Le lendemain, nos bédouins se flattaient d’arriver à la Ouadi Seurhan avant la tombée de la nuit, mais peu s’en fallut que notre voyage et nos observations n’eussent une fin prématurée.


Il était midi ; le soleil, brillant au milieu d’un ciel sans nuage, versait à flots ses rayons embrasés sur le désert aride ; tout à coup le vent du sud, lourd et chaud, se mit à souffler par violentes rafales, et l’air devint si accablant qu’il paraissait manquer à nos poitrines oppressées. Mon compagnon et moi, nous nous regardions avec inquiétude, nous demandant ce que de tels signes pouvaient présager. Nous voulûmes interroger Salim ; mais celui-ci, courbé sur son chameau, la tête dans son burnous, parut ne pas nous entendre. Les autres bédouins avaient suivi son exemple, et demeuraient également silencieux. Enfin, sur nos questions réitérées, le guide répondit d’une voix brève, en nous montrant une petite tente noire qui, par un bonheur providentiel, se trouvait à peu de distance : « Si nous parvenons à l’atteindre, nous sommes sauvés ! Prenez garde à vos chameaux, ajouta-t-il ; ne les laissez ni s’arrêter ni se coucher à terre. » Puis il poussa vigoureusement sa monture et de nouveau garda un silence obstiné.


Nos regards anxieux se portèrent du côté de la tente ; deux cents mètres au moins nous en séparaient encore ; cependant, l’air devenait de plus en plus étouffant, nos bêtes de somme refusaient d’avancer. L’horizon s’obscurcissait rapidement et prenait une teinte violette ; un vent de feu, pareil à celui qui sortirait de la bouche d’un four gigantesque, soufflait au milieu des ténèbres croissantes ; nos chameaux, en dépit de nos efforts, tournaient sur eux-mêmes et pliaient les genoux pour se coucher.


A l’exemple des Arabes, nous nous étions couvert le visage, et nous frappions nos montures avec une énergie désespérée, les poussant vers le seul asile qui s’offrit à nous. Heureusement, il était temps encore ; quand la tempête déchaîna toute sa fureur, son souffle empoisonné ne pouvait nous atteindre : nous étions sous la tente, à demi suffoqués, il est vrai, mais sains et saufs. Nos malheureux chameaux, étendus à terre et sans vie en apparence, avaient enfoui leurs longs cous dans le sable, pour laisser passer l’ouragan.


A notre arrivée, une femme, dont le mari était parti pour la Ouadi Seurhan, se trouvait seule dans la tente. En voyant cinq hommes faire irruption chez elle sans lui adresser une parole, elle pousse un cri perçant, et aussitôt son imagination lui représente des tableaux d’incendie, de pillage et de meurtre. Salim se hâte de la rassurer : « Nous sommes des amis, » lui dit-il ; sans plus d’explications, il se couche sur le sol et nous l’imitons en silence.


Dix minutes se passèrent ; une chaleur semblable à celle d’un fer rouge nous enveloppait de ses brûlantes étreintes ; puis les parois de la tente recommencèrent à s’agiter sous le souffle d’un vent furieux. Le simoun s’éloignait. Nous nous levâmes et découvrîmes nos visages. Mes compagnons semblaient plus morts que vifs, et je ne faisais pas, j’imagine, meilleure figure ; néanmoins, malgré les avertissements du guide, je voulus sortir pour voir comment nos chameaux avaient supporté la tempête : ils demeuraient toujours étendus sans mouvement sur le sol. L’obscurité était encore profonde, mais bientôt le jour reparut avec son éclat accoutumé. Chose singulière ! Pendant toute la durée de l’ouragan, aucun tourbillon de poussière ou de sable ne s’était élevé, aucun nuage ne voilait le ciel, et je ne sais comment expliquer les ténèbres qui tout à coup avaient envahi l’atmosphère.


Notre hôtesse, revenue de sa frayeur, s’était tenue immobile au fond de sa tente jusqu’à ce que la tempête fût passée. Donnant alors un libre cours à sa curiosité, elle sembla prendre à tâche de nous prouver, par un flot de paroles, que le simoun, cause de tant de maux, n’avait pas eu du moins la cruauté de frapper une femme de mutisme. Nous continuâmes notre route le soir même, et le lendemain de bonne heure, nous pénétrions dans la Ouadi Seurhan.


C’est là que commencent les domaines de Télal-Ebn-Rachid, prince du Chomeur. Nous y entrions le 24 juin.


Déjà nous avions laissé dernière nous, dans la vallée, plus d’une tente chétive, plus d’un bédouin déguenillé, quand Salim, désignant quelques habitations de moins pauvre apparence, nous apprit qu’il comptait s’arrêter là pour demander le repas du soir. « Ce sont des gentilshommes (adjawid) : nous serons bien reçus, » ajouta-t-il par manière d’encouragement. Nous devions nous confier à son expérience ; aussi, quelques minutes plus tard, étions-nous réunis auprès des tentes de peaux de chèvres, opulentes demeures de ceux que nous avions choisis pour hôtes.


Le chef, car c’était à la porte de ce noble personnage que nous avions frappé, échangea quelques paroles d’un laconisme maçonnique avec notre guide : celui-ci revint ensuite à nous, se mit en devoir de décharger les chameaux, et, tandis que nous nous installions sur une pente sablonneuse en face du village, il nous conseilla d’avoir l’œil sur nos effets : il pouvait se trouver, dit-il, parmi les bédouins, tout adjawid qu’ils étaient, quelques membres peu scrupuleux, auxquels il prît fantaisie d’alléger mes bagages.


Le chef, suivi de sa famille, les femmes exceptées, et d’une foule d’Arabes, ne tarda pas à venir nous souhaiter la bienvenue ; il le fit en termes fort courts, car les bédouins n’ont pas l’habitude d’employer les formules cérémonieuses introduites par les Turcs et les Persans. Tous s’assirent ensuite, formant un demi-cercle autour de nous. Ils tenaient à la main le court bâton recourbé qui sert à conduire les chameaux et dont le nomade ne se sépare jamais. Quant aux plus jeunes membres de la société, ils témoignaient de leur bonne éducation en se postant devant nous pour nous regarder avec impertinence, ou en se jetant les uns aux autres des poignées de sable et de poussière.


Nous refusâmes de leur rien vendre, parce qu’étaler nos marchandises sur le sable au milieu d’une foule peu scrupuleuse aurait été une vraie folie ; et nous refusâmes de rendre la vue à leurs aveugles et l’usage les membres à leurs paralytiques, parce qu’aucune faculté de médecine n’y aurait pu réussir.


« Ainsi, vous vous jouez de nous, habitants des villes, parce que nous sommes de pauvres bédouins, et que nous ignorons vos usages ! » s’écria l’Arabe irrité, en voyant les enfants rire de sa déconvenue.


« Mon jeune ami (cette appellation familière s’adresse à tout homme au-dessous de quatre-vingts ans), ne voudriez-vous pas remplir ma pipe ? » reprend un autre, qui cependant est pourvu d’une bonne provision de tabac, renfermée dans une espèce de guenille suspendue à sa ceinture graisseuse ; mais il veut essayer de mendier quelque chose pour se consoler de n’avoir obtenu ni médicaments ni marchandises.


Salim, assis au milieu du cercle des nomades, me fait signe de refuser. J’élude donc cette nouvelle demande. Mon homme continue ses supplications ; deux ou trois autres bédouins se joignent à lui, tendant tous vers moi un morceau d’os, ou une pierre poreuse qui, façonnée grossièrement, est décorée du nom de pipe.


« Refusez-vous un peu de tabac à votre petit frère ? » dit alors le chef lui-même, présentant d’un air modeste sa large pipe vide. Sur un coup d’œil affirmatif de Salim, je prends une poignée de tabac que je dépose sur le pan de la tunique de mon hôte ; il y fait un nœud pour ne rien perdre de la précieuse provision, et se rassied d’un air ravi. Après tout, ils sont faciles à contenter, ces pauvres bédouins.


Le chef, ayant ainsi obtenu la denrée qui était le principal objet de sa visite, je dois bien l’avouer, s’était retiré sous sa tente, afin de donner des ordres pour le repas du soir. Bientôt après, nous vîmes un groupe d’oisifs se réunir autour de la place où un jeune chameau allait être égorgé, coupé par quartiers et cuit dans l’eau bouillante. Les spectateurs suivaient d’un œil avide cette opération, car le village entier devait être admis au banquet donné en l’honneur des hôtes ; et c’était un grand événement pour des gens qui font souvent maigre chair.


Déjà les étoiles brillaient au ciel, une brise rafraîchissante avait succédé à l’ardeur du jour, quand un murmure de satisfaction, accompagné d’une agitation générale, annonça que le repas était prêt. L’eau fut retirée, et l’on jeta les quartiers de chameau sans le moindre assaisonnement dans un grand vase de bois fort sale, qu’on plaça sur le sol.


« Teffadolou » (Faites-nous l’honneur d’accepter) nous dit le chef. Nous approchons, en effet ; mais, avant que nous puissions atteindre le plat appétissant, une foule de bédouins se sont précipités vers le centre commun d’attraction, et un large cercle de convives affamés attend en silence le signal du chef. Celui-ci répète la formule d’invitation ; et mon compagnon, suivi de Salim, s’avance vers le vase dans lequel il pêche un gros morceau de viande presque crue, qu’il se met à dépecer avec ses doits pour le partager en portions moins embarrassantes. Une trentaine de mains sales plongent aussitôt dans l’énorme jatte, et, en moins de cinq minutes, les os étaient si bien dépouillés qu’ils n’offraient plus aux chiens de garde, immobiles derrière leurs maîtres, qu’une fort maigre pitance.


Vers la fin du repas, on apporta un petit seau qui aurait mieux figuré dans une étable qu’au dîner d’un chef ; il était rempli d’une eau tirée du puits voisin mais ayant acquis, grâce aux visites trop fréquentes des chameaux, une odeur d’ammoniaque très-prononcée. Cette coupe d’un nouveau genre circula de main en main. Chacun, avant de la recevoir, avait soin de faire le compliment d’usage : « Héna ! » (à votre santé), formule de politesse qui était en même temps une invitation à ne pas retenir davantage l’odorant liquide.


Le lendemain matin, cédant aux sollicitations de notre hôte, de sa femme, de ses sœurs et de ses enfants, nous consentons à étaler devant eux, mais devant eux seuls, quelques articles de notre pacotille. Après de longs débats, nous leur vendons une pièce d’étoffe, un turban, et d’autres menus objets. Le difficile était de nous faire payer : non-seulement le chef ne paraissait en aucune façon disposé à se dessaisir du peu d’argent qu’il possédait, mais encore il ignorait complètement la valeur respective des pièces de monnaie composant son petit trésor. Toutes les barbes grises de la tribu s’assemblent pour procéder à l’estimation de chaque morceau de métal ; on cherche ensuite à en additionner le total, tâche qui, pour un bédouin, exige un effort d’intelligence plus formidable encore : aussi le compte est-il recommencé une douzaine de fois avant que le nouveau Barême sache si sa main sale tient vingt ou trente piastres.


Nous partîmes ensuite, et, après avoir dépassé les collines de sable de la Ouadi Seurhan, nous quittâmes cette vallée pour entrer dans une vaste plaine déserte, mais bien différente des noirs plateaux que nous avions traversés auparavant. Nous la suivîmes, et, un peu après-midi, nous arrivâmes dans un endroit moins resserré, où deux cents tentes au moins étaient réunies autour des sources de Magoa, sortes de puits, dont l’eau, qui ne tarit jamais, ne serait pas mauvaise, si l’on avait soin d’en éloigner un peu plus les chameaux. Ce campement appartenait à la famille des Azzam, branche de la tribu Cherarat, qui s’était soumise depuis peu à l’autorité du prince du Chomeur.


Il nous fallut demeurer deux jours entiers, au milieu des bédouins, car Salim n’osait pas entrer avec nous dans le Djôf, à cause d’un meurtre qu’il y avait commis. Nous devions donc lui laisser le temps de chercher un guide capable de nous conduire en sûreté aux frontières de cette province et auquel nous pussions remettre un certificat signé et scellé, constatant que nous étions arrivés au but de notre voyage. Salim ne devait pas, sans ce papier, pouvoir toucher le prix convenu, qu’avant notre départ nous avions consigné entre les mains d’un digne magistrat de Maan, nommé Ibrahim.


Après bien des recherches, Salim trouva enfin un honnête et timide garçon, nommé Souleyman, qui consentit à nous servir de guide. Pendant ce temps, le chef des Azzam nous entourait des soins d’une hospitalité attentive et empressée, mettant largement à notre disposition la chair et le lait de ses chameaux, ses dattes les plus fraîches, son meilleur sam 
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   21

Похожие:

Traduction d’Émile Jonveaux icon“I came to live out loud.” (Emile Zola)

Traduction d’Émile Jonveaux iconAbdel-Malek, Emile Tadros. 1952. Morphology, bionomics and host-parasite relations of Planorbidae (Mollusca: pulmonata). Ph. D. Dissertation, U. Mich., Ann

Traduction d’Émile Jonveaux iconVeille media
«techniques»… Le Collectif van vous propose la traduction d’un article paru le vendredi 3 septembre 2010 dans le journal arméno-américain,...
Traduction d’Émile Jonveaux iconVeille media
«mes ancêtres n’ont pas commis de génocide». Le Pm turc avait tenu ces propos à l’Université Johns Hopkins lors de ses réponses aux...
Traduction d’Émile Jonveaux iconVeille media
«non pas pour la fraternité, mais pour ne pas se battre l'un contre l'autre, ne pas mourir et peut-être un jour vivre ensemble.»...
Traduction d’Émile Jonveaux iconVeille media
«comment la Turquie qui effectue un blocus sur l’Arménie depuis 17 ans peut-elle appeler Israël à cesser son blocus sur Gaza ?» Le...
Traduction d’Émile Jonveaux iconLes communes françaises du Moyen Age ”
«Les communes françaises du Moyen Age.» Texte extrait de la revue l’Année sociologique, n˚ 6, 1903, pp. 338 à 341. Texte reproduit...
Разместите кнопку на своём сайте:
Библиотека


База данных защищена авторским правом ©lib.znate.ru 2014
обратиться к администрации
Библиотека
Главная страница