Traduction d’Émile Jonveaux




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W.-G. Palgrave


Une année dans

l’Arabie centrale
(1862-1863)

Traduction d’Émile Jonveaux
Abrégée par J. Belin-De Launay

Et accompagnée d’une carte


Librairie de L. Hachette & Cie, Paris 1869


Un document produit en version numérique par Jean-Marc Simonet, bénévole,
professeur retraité de l’enseignement de l’Université de Paris XI-Orsay
Courriel: jmsimonet@wanadoo.fr


Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"
Site web: http://classiques.uqac.ca/


Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque
Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi
Site web: http://bibliotheque.uqac.ca/


Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marc Simonet, ancien professeur des Universités, bénévole.

Courriel: jmsimonet@wanadoo.fr


À partir du livre de




William Gifford Palgrave


Une année dans
l’Arabie centrale
(1862-1863)


Traduction d’Émile Jonveaux
Abrégée par J. Belin-De Launay

Librairie de L. Hachette et Cie, Paris, 1869, 340 pages, 1 carte.

Polices de caractères utilisées :

Pour le texte: Times New Roman, 14 et 12 points.

Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 10 points.


Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2004 pour Macintosh.


Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)


Édition numérique réalisée le 20 octobre 2007 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, province de Québec, Canada.





Table des matières


Introduction


Chapitre I — Le Djôf et le Chomeur


William Gifford Palgrave. Objet de ce voyage. — Départ de Maan. — Baracat passe pour mon élève. — Je me donne pour un médecin. — Le désert pierreux. — Le simoun. — Les gentilshommes de la Ouadi Seurhan. — Le Djôf. — Demeure de Ghafil. — Khavoua et cafetières. — Préparation et distribution du café. — Les dattes et leur assaisonnement. — Présentation au gouverneur. — Nous partons du Djôf. — Les ouvrages des chrétiens. — Néfoud occidental. — Mauvais projets des Chérarats. — Djobba. — Hayel. — Le chambellan Seyf. — Le prince Télal. — Zamil. — Abdel-Masin. — Installation. — Clientèle. — Les fils de Télal. — Le paysan et ses rhumatismes. — Le forgeron Doheym et sa famille. — Métaab, frère de Télal. — Entrevue confidentielle du prince. — Obeyd le Loup est le chef de nos adversaires. — Sa lettre de recommandation. — Je fais alliance avec Télal et pars pour Riad.


Chapitre II — L’Arabie et les Arabes


Quels sont les Arabes et ce qu’est l’Arabie à proprement parler. — Le fertile littoral et la chaîne qui le borne. — La ceinture de sable. — Nedjed ou plateau central. — Les Néfouds et leurs ondulations. — Excavations en forme de cratère. —Les ouadis et leurs eaux visibles ou souterraines. — Le massif du Toweyk, son altitude, ses gradins, ses vallées et ses eaux hivernales. — Statistique du Chomeur, —Division politique et statistique du Nedjed et de l’Oman. — Sédentaires et nomades. — Les bédouins sont des Arabes dégénérés ou restés sauvages. — Le sam, le mésa et le lait forment leurs principaux aliments. — Amour du pillage, perfidie et hospitalité des bédouins. — Ismaélites, Kâtanites et Nabathéens. — Les nègres et les mulâtres. — Affranchis et esclaves. — La langue du Coran est celle que parlent les Ismaélites. — Au sud de Riad, l’idiome kâtanite, et, plus au midi, l’himyarite. — Dattes. — Café. — L’Europe ne reçoit pas un grain de Moka. — Absence d’insectes. — Gibier. — Moutons et laine. — Bœufs et vaches. — Perles. — Chameaux et dromadaires. — Excellence des chevaux nedjéens.


Chapitre III. — Le Cacim inférieur et le Nédjed


Notre caravane et ses aventures. — Le Cacim inférieur. — Les pierres de Darim. —Bereyda. — Camp de pèlerins chiites. — Demeure payée 2 fr. par mois. — Entrevue avec le gouverneur Mohanna. — Le guide Abou-Eysa. — Il consent à nous conduire à Riad. — Combat, au faubourg, entre les Vouahabites et les défenseurs d’Oneyza. — Le Naïb Mohammed-Ali. — Comment acheter du tabac dans le Nedjed ? — Toweym — Un Européen faux derviche tué à Déreya. — Vue de Riad et de sa vallée. — Le palais des rois vouahabites. — Le vizir Abdel-Aziz. — Notre arrivée remplit Feysoul de frayeur et le force à se cacher. — Le théologien Abdel-Hamid. — Abboub le zélateur. — Des cadeaux nous obtiennent le droit d’exercer la médecine à Riad. — Abou-Eysa s’allie à nous. — Notre installation dans le quartier le moins dévôt. — Les quatre quartiers. — Le trésorier Djôhar. — L’ex-zélateur Abdel-Kérim me paye malgré lui. — Le chapelain Abder-Raman. — Le cadi Abdel-Latif. — Abdalla, fils aîné de Feysoul, veut apprendre la médecine. —Le premier ministre Mâboud nous croit des envoyés égyptiens. — Les zélateurs joués et mis en fuite. — Comment le Naïb obtint réparation. — Abou-Eysa est nommé chef unique des caravanes persanes. — Saoud, second fils de Feysoul. —Mésintelligence fraternelle. — Abdalla veut m’établir à Riad. — Je refuse de lui laisser du poison. — Il me menace de mort. — Nous nous évadons de Riad pendant l’heure de la prière.


Chapitre IV. — Religion et morale


État religieux de l’Arabie avant Mahomet. — Monothéisme, sabéisme, fétichisme et christianisme. — L’idée mère de l’islam : « Il n’y a d’autre Dieu que Dieu, » est un panthéisme despotique. — Dès la création, tous les hommes futurs ont été prédestinés à l’enfer ou au paradis. — Ils ont pour égaux les chameaux et les archanges. — Le mahométisme est l’égoïsme et l’immobilité. — Les prohibitions ont pour objet de séparer les mahométans des autres hommes et surtout des chrétiens. — La religion, la guerre et les femmes doivent consumer l’énergie de l’homme. — La famille est anéantie par le harem. — Le joug avilissant de l’islam est repoussé par la conscience. — Doctrines de Moseylema, des carmathes, des kadérites et des biadites. — Restauration de l’islam par Mahomet, fils de Vouahab. — Réforme du vouahabisme et institution des zélateurs. — Les vouahabites négligent les pratiques religieuses. — Ils ne reconnaissent que deux grands péchés : 1° rendre les honneurs divins à une créature ; 2° fumer du tabac. — La proscription du tabac sépare les vouahabites des autres musulmans. — La morale n’a pas de place dans les sermons vouahabites. — Rien n’égale la corruption des principaux centres du mahométisme. — La prospérité de l’Arabie ne renaîtra qu’après la disparition de l’islam et du vouahabisme. — Le retour des Arabes au christianisme est possible.


Chapitre V. — Histoire des Vouahabites


Révolution qui précède Mahomet. — État politique de l’Arabie à l’époque de la prédication de l’islam. — Khaled bat et tue Moseylema à Raouda. — Haroun-al-Rachid rend imminent le morcellement de l’empire des califes, — Victoire des carmathes à Moghasi. — L’Arabie après la défaite des carmathes. —Amed-ebn-Saïd délivre de l’autorité persane l’Oman, dont Saïd, le sultan, fonde la puissance maritime. — Histoire de Mahommed-ebn-Abdel-Vouahab. — Saoud, chef de Dereya, prend son parti (1760). — Ses conquêtes. — Position dans l’État nedjéen des descendants d’Abdel-Vouahab. — Abdel-Aziz ayant attaqué la Perse et l’Oman meurt assassiné par un chiite. — Abdalla saccage Mechid. — Hosseyn pille La Mecque et Médine. — Il est maudit par une femme. — Invasion de Tarsoun-Pacha. — Ibrahim « roule le tapis arabique, » défait Abdalla à Coreyn et prend Dereya — Son œuvre est détruite par ses successeurs. — Tourki choisit Riad pour capitale, fuit devant Hossein-Pacha, et met à la tête de ses troupes Abdalla, fils de Rachid. — Celui-ci venge l’assassinat de Tourki par Mechari, restaure Feysoul et devient vice-roi héréditaire du Chomeur. — Télal lui succède. — Feysoul, Courchid-Pacha, Caled, et Ebn-Théneyan. — Abbas-Pacha remet en liberté Feysoul, qui est rétabli. —Les dissensions des fils du sultan Saïd donnent à Feysoul occasion d’attaquer l’Oman. —Massacre des Aleyans. — Le chérif de La Mecque se porte au secours d’Oneyza. — Le Haut-Cacim se donne à Télal qui s’empare aussi du Djôf. — Feysoul recommence le siège d’Oneyza. — Son pouvoir est détesté.


Chapitre VI — Le Haça


Première nuit hors de Riad. — Manfouha. — Nous nous cachons dans la Ouadi Soley. — Abou-Eysa nous rejoint la troisième nuit. — Nous rattrapons la caravane —Salemya. — Les gradins du Toweyk. — Le Néfoud oriental. — Les deux points de repère et la rivalité d’Abou-Eysa et d’El-Ghannam. — La Ouadi Farouk. —Arrivée dans le Haça. — La fontaine thermale de l’Étoile, détruite au nom de Dieu par Feysoul. — Demeure et famille d’Abou-Eysa. — Hofhouf, ses quartiers et ses habitants. — J’y exerce avec succès la médecine. — Haine à l’islam et conspiration presque générale contre les Nedjéens. — Foire de Hofhouf. — Les khalas. — Visite à la Mère-des-Sept. — Catif et sa baie. — Le vaisseau de Feysoul. — Farhat, gouverneur, nous fait une excellente réception grâce à Djôhar. — La douane refuse de rien recevoir pour nos bagages.


Chapitre VII — L’Oman


Nos matelots. — Enfin nous sommes hors de la tyrannie vouahabite. — Les El-Khalifas. — Moharrek. — Débarquement à Ménama. — Nous y allons au café, où l’on fume publiquement. — Abou-Eysa, après un long retard, arrive en grand appareil. — Ses projets pour mon voyage de l’Oman. — Je quitte Baracat et pars avec Yousef-ebn-Khamis. — De Bahraïn à Bedaa. — Les habitants du Catar sont les esclaves de la perle et la défendent contre les bédouins. — Du Catar à la côte persane. — Le passagers sont les hôtes du capitaine. —- La charmante Lindja. —Chardja et sa crique. — Yacoub, agent britannique pour la répression de la traite. — Hospitalité omanite. — Dobey. — Le cap de l’Enclume et les Fils du lieu de la Sécurité. — Désolation sans égale d’Ormouz. — Hospitalité à Sohar. —Tempête et naufrage. — Conduite opposée des musulmans et des biadites dans le danger. — Palais de Thoweyni. — Le roi nous donne l’hospitalité. — Je m’y dérobe afin de ne pas compromettre Abou-Eysa. — Yousef et moi nous partons nu-pieds. — Matrâ. — la marine de Thoweyni. — Mascate est en décadence. — J’échappe à peine à la fièvre typhoïde et je retrouve Abou-Eysa à Abou-Cher et Baracat à Bagdad. — Retour en Syrie.


Carte d’Arabie pour servir au voyage de W. G. Plagrave


Introduction


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L’ouvrage de M. W. G. Palgrave a été publié à Londres, en 1865, sous le titre de Récit d’un voyage d’une année à travers l’Arabie du centre et de l’est pendant 1862 et 1863. Il était traduit en français, l’année suivante, par M. E. Jonveaux, et paraissait à Paris chez MM. L. Hachette et Cie.


L’auteur, à la tête de son premier chapitre, expliquait ainsi l’objet qu’il s’était proposé :


« Nous devons aujourd’hui acquérir enfin la connaissance exacte et complète de la péninsule arabique ; ses côtes nous sont déjà devenues familières ; plusieurs de ses provinces maritimes ont été explorées d’une manière à peu près suffisante ; l’Yémen et le Hedjaz, La Mecque et Médine n’ont plus de mystères pour nous ; quelques voyageurs ont aussi visité le Hadramaout et l’Oman ; mais, sur l’intérieur de cette vaste région, sur ses plaines et ses montagnes, ses tribus et ses viles, sur son gouvernement et ses institutions, les mœurs et les coutumes de ses habitants, leur condition sociale, leur degré de civilisation ou de barbarie, que savons-nous avec certitude ? Nous n’avons pour nous éclairer que des récits vagues, tronqués, évidemment infidèles. Il est temps de remplir cette lacune sur la carte d’Asie ; quel que soit le péril, nous ne faillirons pas à notre tâche. La terre dans laquelle nous allons entrer sera notre tombeau, ou bien nous la traverserons dans sa plus grande largeur et nous saurons ce qu’elle renferme d’un rivage à l’autre. Vestigia nulla retrorsum. »


Quelque grand que soit déjà ce projet tel qu’il est expliqué ici, M. Palgrave nous permettra de croire qu’il était plus grand encore et d’opposer aux termes de son exposition les paroles mêmes des confidences qu’il nous a faites dans le cours de ses récits. Remarquez bien que nous trouvons ses desseins assez vastes tels qu’ils sont annoncés ; ils suffisent à sa gloire comme à celle de tout autre voyageur, qui dévoue sa vie, qui la risque à la recherche de la vérité. Remarquez encore que nous n’ajoutons aucune foi aux insinuations faites en Angleterre sur la tendance favorable aux intérêts de la France, pour laquelle ce voyage aurait été entrepris : la France et Napoléon III ont plusieurs fois prouvé qu’ils savaient donner leur argent à des entreprises qui ne pouvaient rapporter de profit qu’à la science. Nous nous bornons à maintenir que M. Palgrave a risqué sa vie plus encore que tout voyageur vulgaire, et qu’il l’a risquée pour une cause autre que celle qu’il annonce en tête de son livre.


Relisez les termes dans lesquels M. Palgrave se félicite d’être sorti de Riad : « Nous avions passé cinquante jours sous le toit de gens qui, s’ils avaient connu nos véritables intentions, ne nous auraient pas laissé vivre une heure 1. » Est-ce ainsi qu’on parle d’un danger couru pour avoir, sans y avoir droit, usurpé la profession de médecin ! Peut-être, pour avoir caché sa religion ? Maintes fois M. Palgrave nous dit qu’il n’a pas à ce sujet été mis en péril. Serait-ce pour avoir dissimulé qu’il était Européen ? L’accusation aurait plus de gravité ; mais ce n’est pas encore à ce danger qu’il est fait allusion. Il s’agit d’intentions secrètes, qui, si elles avaient été connues, auraient immédiatement été cause de la mort de ceux qui les avaient conçues.


Reportons-nous d’ailleurs à la sombre scène qui a hâté le départ de Riad. « Ce qui m’amusait le plus dans cette aventure, dit M. Palgrave, c’était de voir que j’échappais au prince précisément parce qu’il avait deviné trop bien et frappé trop juste 2. » Qu’avait donc deviné Abdalla ? sur quel chef d’accusation avait-il donc frappé si juste ? « Je sais la vérité sur votre compte, s’était-il écrié ; vous n’êtes pas des médecins, vous êtes des chrétiens, des espions, des révolutionnaires, venus ici pour ruiner la religion et l’État. Vous méritez la mort 3. » Voilà ce qui avait été deviné, voilà ce dont on avait accusé Palgrave « trop justement. »


Était-ce la première fois que cette accusation était formulée contre lui ? Non, car Obeyd le Loup, qui pouvait fort bien, dans l’intervalle, avoir, à l’insu de Palgrave, éclairé Abdalla sur les projets du prétendu médecin, lui avait déjà dit à Hayel : « Qui que vous soyez, sachez aussi que, quand mon neveu Télal, et avec lui l’Arabie entière, consentirait à apostasier, il resterait encore un défenseur des vieilles croyances ; ce serait moi 4 ! »


Du moins ces accusations sont-elles confirmées par quelque point du récit de l’auteur ? Relisez la conclusion de la première entrevue secrète qu’il a eue avec Télal. « Si ce que nous discutons, dit le prince du Chomeur, venait à être connu, ni votre vie ni peut-être la mienne ne seraient en sûreté 5. » Après le départ d’Obeyd le Loup pour aller châtier la tribu de Harb, Palgrave aune nouvelle audience de Télal, et ce prince lui dit : « Je ne serai pas assez imprudent pour donner, dans l’état actuel des choses, une réponse positive et officielle à des communications telles que les vôtres. Cependant moi, Télal, je vous assure de mon concours et de ma ferme volonté. Continuez maintenant votre voyage. Quand vous reviendrez, ce qui, j’espère, ne tardera point, votre parole fera loi dans ce pays, et ce que vous désirez s’accomplira. Êtes-vous satisfait ? — Je répondis que la promesse comblait mes désirs les plus chers, et nous nous serrâmes la main, en témoignage d’une alliance mutuelle 6. »


Voilà des paroles bien sérieuses et des actes bien graves pour un voyageur qui se bornerait à traverser l’Arabie en vue de la science ou pour satisfaire sa curiosité. Quant à nous, nous n’en doutons pas, Palgrave était venu en Arabie pour révolutionner le pays et pour le rendre au christianisme, comme Obeyd le Loup et Abdalla l’en ont accusé. Son alliance avec le chef du parti opposé au vouahabisme ne peut pas avoir d’autre sens. Mais alors pourquoi a-t-il manqué à revenir auprès de Télal ? Faut-il en chercher l’explication dans les phrases par lesquelles nous avons terminé notre quatrième chapitre ? « La conversion de l’Arabie au christianisme n’est pas si impossible qu’on se l’imagine en Europe. Toutefois cette transformation doit être accomplie par les habitants eux-mêmes, non par les Européens. Des différences trop profondes nous séparent des peuples asiatiques ; nous les comprenons trop peu, enfin nous ne les aimons pas assez, pour avoir sur eux la moindre influence. Je ne crois donc pas qu’il nous appartienne d’opérer la rénovation religieuse de l’Arabie 7. » Ces réflexions, fort honorables et sans doute très-fondées, sont, à notre avis, les principales considérations qui ont retenu M. Palgrave et l’ont empêché de se lancer dans ce gouffre vertigineux, qui semblait un instant si fort l’attirer en compagnie de Télal et d’Abou-Eysa.


Si nous nous sommes ainsi laissés aller à scruter les desseins de notre voyageur, c’est que nous avons le désir de nous rendre compte de la portée et de la tendance des œuvres dont nous nous occupons, non-seulement pour nous-même, mais pour nos lecteurs.


Quant à ses devanciers, M Palgrave, dans sa préface, datée de Berlin, 29 avril 1865, en a parlé en ces termes :


« J’avoue avoir lu fort peu les relations des voyageurs européens qui ont visité la péninsule arabique ou les contrées voisines, non faute d’éprouver le désir de les connaître ; mais le temps m’a manqué. Le style calme et impartial de Niebuhr 8 m’a cependant engagé à donner une attention spéciale à son Voyage en Arabie, et je dois rendre pleine justice à la grande véracité, à l’esprit d’observation de l’éminent explorateur. J’ai trouvé que sur certains points il s’était légèrement trompé, et j’ai relevé ces erreurs avec toute la déférence due à une telle autorité, laissant au lecteur le soin de prononcer entre les assertions contradictoires qui lui sont soumises.


« Depuis mon retour en Angleterre, la Société royale de Géographie a bien voulu mettre à ma disposition les Mémoires du capitaine Welsted et la relation de M. Wallin, Autant que j’en ai pu juger, leurs observations confirment les miennes ; mais, leurs études ayant été purement topographiques, ils se sont occupés fort peu des hommes et des événements c’est cette lacune que je désire aujourd’hui combler.


« Je n’ai pas assez étudié les voyages de Pococke, Burckhardt et autres voyageurs, pour savoir si je dois confirmer on contredire leurs récits. Je crois que l’ouvrage de Burckhardt, comme, du reste, beaucoup d’autres, renferme une appréciation fausse des bédouins et de leur manière de vivre ; je l’accuserais aussi de manquer à la fois d’exactitude et de clarté, quand il retrace la condition sociale du pays, ou qu’il dresse un tableau statistique. Peu d’auteurs, selon moi, sont arrivés à se faire une idée juste des nomades de l’Arabie, bien moins encore ont-ils pu juger de la population sédentaire ; on a très-mal compris jusqu’ici l’influence qu’exerce sur une société sa division en clans ou tribus ; on ne s’est rendu compte ni des éléments de force du pays, ni des principes de désorganisation qui peuvent causer sa ruine. Les vues d’ensemble sont souvent trop vagues ; les détails isolés, trop partiels et insuffisants. Néanmoins, considérant la difficulté de la tâche, nous sommes beaucoup plus disposé à louer les voyageurs européens de ce qu’ils ont fait, qu’à les blâmer de ce qu’ils ont omis. »


« D’ailleurs, remarque M. Vivien de Saint-Martin, ce n’est ni dans le désert de Syrie, ni sur les frontières du Hedjaz, ni dans les rues de Mokha ou sur les marchés de Mesched-Ali, encore bien moins à Bagdad ou à Damas, qu’il faut chercher et qu’on trouvera une idée vraie du pur esprit arabe et des véritables usages, aussi bien que des mœurs de la nation 9. » Il fallait pour en venir à bout pénétrer dans les entrailles mêmes de son sujet, nous voulons dire qu’il fallait traverser l’Arabie de part en part, de la Mer Rouge au Golfe Persique. C’est ce qu’a fait M. Palgrave.


Il n’a pas, je l’avoue, été le premier Européen qui ait accompli ce haut fait ; car le sixième volume de l’Année géographique, excellent recueil rédigé par M. Vivien de Saint-Martin, mentionne la publication à Bombay, en 1866, d’un Journal de Voyage effectué en 1819 de Catif sur le Golfe Persique à Yambo, port sur la Mer Rouge, par le capitaine G. F. Sadlier, que le gouverneur colonial avait chargé d’une mission auprès du pacha d’Égypte, durant l’expédition que celui-ci envoya contre les vouahabites, à cette époque ; mais ce qui est certain, c’est que la relation de M. Palgrave, racontant un voyage qui remplisse de pareilles conditions, est la première que le public ait connue.


Pourtant, l’année même où paraissait l’ouvrage de Palgrave, la Société royale de Géographie, en Angleterre, donnait dans ses Annales (vol. IX, Proceedings of the R. G. Soc.) une Visite à la capitale des vouahabites, au centre de l’Arabie, par le lieutenant-colonel Lewis Pelly, résident politique de Sa Majesté Britannique à Bender-Boucher. En Allemagne, la Revue de Géographie universelle (Zeitschrift für allgemeine Erdkunde), dans ses numéros 139 à 145, a publié, du docteur F. G. Wetzstein, les Déserts de la Syrie et l’Arabie septentrionale, d’après les informations des indigènes. Enfin, en France, le Bulletin de la Société de Géographie de Paris a fait paraître un Itinéraire de Jérusalem au Nedjed septentrional, par M. Guarmani.


Le colonel Pelly, envoyé par l’Angleterre dès qu’on connut la mission que Napoléon III était supposé avoir donnée à Palgrave, parvint jusqu’à Riad et y fut reçu par Feysoul. Ce sultan lui dit aimablement : « Notre ville doit être un objet de curiosité pour un officier anglais ; mais les habitants en sont bien séparés le toute communication extérieure par la nature du pays ; ils se suffisent à eux-mêmes, n’ont pas de relations au dehors et n’en désirent aucune, particulièrement avec les Anglais. » On invita M. Pelly, ainsi que sa suite, à se faire musulman vouahabite, et la mission regagna le littoral du Golfe Persique à Catif, emportant pour résultat le plus scientifique la détermination de la position de Riad, fixée astronomiquement à 24° 38’ 34" de lat. N. et à 44° 21’ 38" de long. E. de Paris.


Le docteur Wetzstein, consul de Prusse à Damas, a recueilli les informations fournies par des Arabes qui lui ont paru dignes de foi, et y a joint des textes empruntés à des écrits arabes, inédits ou non traduits.


Enfin M. Guarmani, Toscan, directeur a Jérusalem des postes au nom du gouvernement français, s’est rendu au Cacim pour y acheter des chevaux et a été l’hôte honoré de Télal, un an après le passage de Palgrave.


Aucun de ces travaux, quelle qu’en soit l’importance, n’a une valeur comparable à celle de l’ouvrage dont nous publions l’abrégé.


Un passage de l’Annuaire encyclopédique constate l’opinion qu’en France les gens les plus compétents, avant la publication de la traduction du Voyage de Palgrave, se faisaient sur l’état et sur l’avenir de la péninsule arabe. Dans un article intitulé Mer Rouge et inséré au sixième volume de cet annuaire en 1865-66, M. Alex. Bonneau disait :


« Les Arabes aspirent à l’expulsion complète de l’étranger, qu’il soit Turc, Égyptien ou Anglais, et rêvent une nationalité arabe, indépendante et forte. Or, il serait impossible de trouver, d’entrevoir, dans le pays, en dehors des vouahabites, une puissance et une idée capables de conduire les Arabes au but de leurs désirs et de leurs espérances. Voilà sous quels aspects se présente à nous l’Arabie, soit que nous l’envisagions dans le présent, soit que nous la considérions par rapport à l’avenir. Le vouahabisme est le seul élément de transformation qu’elle possède aujourd’hui. S’il parvient à triompher, comme on peut le supposer, la paix, l’ordre et la sécurité régneront enfin dans ce pays, et l’agriculture y acquerra promptement, ainsi que le commerce, un développement considérable, sous l’influence d’une doctrine religieuse qui a, quant à présent, pour formule politique l’égalité absolue de tous les citoyens sous un gouvernement despotique. »


En vérité, quand la prétendue mission de M. Palgrave n’aurait eu pour effet que d’éclairer l’Occident sur la réalité des choses et de dissiper de semblables rêves, personne ne niera qu’elle avait son utilité. Bien loin d’être les libérateurs de l’Arabie, les vouahabites en sont les oppresseurs ; au lieu d’inspirer l’amour et la confiance, ils n’excitent que la haine et le mépris ; au lieu d’être l’espoir de leurs compatriotes, ils en sont le fléau ; au lieu de faire prospérer l’agriculture, l’industrie et le commerce, ils les ruinent par conscience et par système. Voilà de ces révélations qui ont bien la même valeur que celles qui se rapportent à l’orographie et à l’ethnographie du centre de ce pays, jusqu’à présent si inconnu ; elles étaient toutes aussi peu attendues les unes que les autres et, on peut l’affirmer, elles ont frappé l’Europe par surprise.


Nous n’analyserons pas ici ce qu’on doit appeler, et ce qu’en réalité on a plusieurs fois nommé, les révélations de M. Palgrave, parce que le lecteur, s’il se donne la peine de lire notre abrégé, sera, quand il l’aura terminé, pleinement édifié à cet égard ; d’ailleurs, il les trouvera principalement résumées et condensées dans trois de nos chapitres, qui portent pour titres l’Arabie et les Arabes, Religion et morale, et Histoire des vouahabites.


Ici nous demanderons au lecteur la permission de le prendre pour confident. Au Moyen-Age et lors de la Renaissance, la plupart des introductions et des préfaces commençaient par ces mots : « Ami lecteur » ; et, de nos jour, n’a-t-on pas dit aussi que « tout livre est une correspondance qu’un auteur adresse à ses amis inconnus » ? Fondons-nous sur ces précédents et faisons nos confidences à nos lecteurs, à nos amis inconnus.


Incapable de voir par nous-même les contrées et les populations dignes d’être étudiées, bien qu’elles fussent ignorées, et de faire sur ce sujet quelque travail de longue haleine ou de science profonde, comme en publient quelques-uns de nos contemporains, dont le succès égale le mérite, il nous a semblé que nous pourrions encore être de quelque utilité, rendre des services réels quoique modestes, si nous mettions à la portée de toutes les classes les résultats principaux des grands voyages accomplis de nos jours. Voilà comment nous nous sommes attaché à cette œuvre, sans autre prétention et sans autre parti pris. Les intérêts de la science et de la vérité sont, avant tout, ceux que nous nous sommes proposé de servir. Notre système pour y parvenir a été de rendre agréable et facile la lecture de ces rédactions de voyage. Ainsi nous nous sommes efforcé, sans y avoir réussi toujours 10, de ramener, autant que possible, l’orthographe des noms propres à celle, que leur auraient donnée des Français, au moins à une orthographe que nous puissions prononcer. Nous avons simplifié les cartes en n’y inscrivant que les points principaux, avec l’orthographe adoptée et la longitude de Paris, la seule dont on se serve en France. Parmi les récits, nous avons choisi les plus attachants et les plus significatifs, c’est-à-dire ceux qui nous ont paru les plus propres à caractériser la nature des pays, les mœurs des indigènes, le caractère du voyageur et de ses personnages, ou à donner la preuve des conclusions de l’auteur. Nous pouvons affirmer que, dans notre bonne foi, nous avons voulu, pour ainsi dire, nous incorporer à la personne dont nous analysions et dont nous abrégions les récits. Nous avons cherché à rendre claire et nette l’unité de la composition, telle qu’elle nous apparaissait, car il nous a fallu parfois la dégager de l’exubérance des détails sous lesquels elle était enfouie et comme dérobée. Les transitions et les liaisons étant le plus souvent les seuls passages qui nous appartinssent dans la rédaction, nous n’avons eu aucun scrupule à conserver toujours le style direct et à laisser la parole au premier auteur de la narration, puisque ce que nous avions ajouté n’avait pas plus l’intention de changer ses sentiments ou ses conclusions que nous n’avions pensé à les dissimuler en élaguant et en retranchant, comme notre tâche l’exigeait. En somme, n’ayant rien vu et rien su par nous-même, nous ne nous sommes jamais tenu responsable des opinions exprimées dans le cours du livre, opinions qu’il était de notre devoir de respecter. Hommes, institutions, mœurs ou choses, ce n’est pas nous qui les jugeons, car nous n’étions pas à même de contrôler des rapports souvent déposés par des témoins uniques. Si nous n’étions pas d’accord sur quelque point avec le texte que nous abrégions, analysions ou reproduisions, notre dissidence s’est manifestée soit dans nos introductions, quand elle était fondamentale, soit dans les notes, lorsqu’elle portait sur les détails. Si nous avons retranché beaucoup, nous avons essayé de conserver tout ce qui était considérable, et nous n’avons rien ajouté qui pût altérer l’impression ni le jugement de nos auteurs. Cependant notre profond respect pour les opinions d’autrui ne nous a pas empêché d’en user avec une fort grande liberté à l’égard de ces ouvrages que nous regardions, avant tout, comme des matériaux destinés à former des livres amusants et instructifs pour la majorité des lecteurs français ; en sorte que plusieurs de nos volumes sont des espèces de mosaïques de phrases, de faits et de récits, empruntés à toutes les parties des originaux, mais mis dans un ordre qui nous paraissait le meilleur pour leur donner de l’unité et pour conserver à la fois le caractère, l’agrément et l’utilité du modèle dont nous avions à faire la réduction.


Ce qui nous appartient donc dans ces volumes, c’est d’abord le choix des phrases et des récits ; c’est aussi la liaison ; c’est même, jusqu’à un certain point, le style, car nous avons, autant que possible, modifié partout ce qui nous déplaisait. Et cependant nous ne sommes pas l’auteur de ces livres. Sans doute, dans maint ouvrage, le fond n’est pas plus personnellement à celui qui le signe, mais ici ce ne sont pas les faits et le récits seulement ; ce sont encore les idées et les opinions qui ne sont point, ou qui peuvent n’être pas les nôtres ; voilà pourquoi nous ne devons guère en accepter la responsabilité, et cela est si vrai que personne ne nous la donnera.


Parmi ces volumes, prenons ceux dont la composition nous appartient le plus : Les Voyages d’un Faux Derviche, les Sources du Nil, les Explorations de l’Afrique australe, une Année dans l’Arabie ; personne ne s’avisera jamais de les attribuer, même dans les éditions que nous avons remaniées et refaites, à d’autres qu’à leurs célèbres auteurs, Vambéry, Speke, Livingstone et Palgrave ; tant nous avons toujours eu à cœur de respecter le livre, disons mieux, l’individualité dont nous avions à présenter une reproduction abrégée.


Dans le volume actuel, par exemple, les trois chapitres déjà indiqués : l’Arabie et les Arabes, Religion et morale, Histoire des vouahabites, on les chercherait vainement chez l’original : nous les avons composés avec des matériaux soigneusement recueillis à tous les coins de la narration ; nous les avons classés et mis en ordre, nous les avons écrits, et cependant nous ne croyons pas que rien nous y appartienne.


Le système de rédaction suivi par M. Palgrave a sans doute d’incontestables avantages. On pourra soutenir que l’auteur s’est borné à reproduire son journal, et à mettre les renseignements de toute sorte qu’il y consignait sur l’histoire, la géographie, la politique, la statistique, la religion ou les arts, en un mot, tout ce qu’on rencontre à travers cette lecture de jugement et de critique, soit comme les idées naissaient dans sa tête, soit à mesure que les faits venaient à sa connaissance ; mais personne ne se tiendra pour satisfait d’une telle explication. M. Palgrave sait ce qu’il fait. Son livre dénoté un écrivain. Si, pour des Français, l’ouvrage a l’apparence de la confusion et du désordre, nous croyons que M. Palgrave a eu assez le temps de réfléchir, et assez d’expérience ou de talent, pour se rendre compte de son mode de composer. Ce prétendu désordre, pour nous, est donc accepté délibérément, sinon calculé. « A quelle fin ? » nous dira-t-on. Si nous nous permettons de répondre pour l’auteur, nous dirons : « Afin d’entraîner le public futile à faire, sans s’en apercevoir, une lecture sérieuse. » Vraiment, sous la légèreté de la forme, M. Palgrave cache les sujets les plus dignes d’arrêter l’attention des penseurs ; en vérité surtout, il a pleinement réussi et, si le succès est une absolution des défauts, on peut affirmer que trois éditions en quelques mois sont une réponse suffisante à tous les reproches.


D’autre part cependant, il est certain que, pour notre goût, les narrations sont ici sans suite et perdent de leur intérêt, parce qu’elles sont suspendues, trop souvent, d’une façon qui nous est antipathique et désagréable. L’abrégé ne nous aurait pas permis d’en cacher le manque de suite par des détours et par des rappels, que la dimension de la première publication rendait possibles, mais qui seraient devenus choquants dans notre édition ; sans eux, on aurait vu trop à nu le décousu des idées philosophiques et l’incohérence des faits géographiques et historiques, dont nous avons formé des séries distinctes, ou des chapitres. Espérons que M. Palgrave nous pardonnera d’avoir dérangé l’économie de son ouvrage, quand nous l’aurons assuré que nous y avons procédé comme, à notre avis, il aurait fait lui-même, s’il avait été chargé de faire notre besogne pour le public français.


Nous disions tout à l’heure que les sujets traités par M. Palgrave étaient les plus dignes d’arrêter l’attention des penseurs. Quels problèmes en effet ne remue-t-il pas ? Avec quelle puissance de conviction il combat les doctrines de la prédestination, en montrant la conséquence aussi funeste qu’irrésistible du fatalisme ! de cet odieux fatalisme, qui dessèche et qui tue ce qu’il touche ; de ce fatalisme, qui en arrive à considérer l’action de fumer du tabac comme un péché mortel, tandis que le vol, la trahison, l’adultère et le meurtre, ne sont plus que des péchés véniels.


Cette perversion du bon sens est bien indiquée dans une des anecdotes que le manque de place nous a fait ruminer, mais si fort à notre regret, que nous demandons la permission de la reproduire ici, comme la morale de notre livre.


La scène se passe dans une de ces villes de la côte orientale où il y a plus de liberté de religion que partout ailleurs en Arabie. Nous sommes à Mascate :


« Bâli, ainsi se nommait mon ami la marchand, me raconta qu’un jour, peu de temps après l’invasion nedjéenne, comme il se promenait dans le keysaryâ, en compagnie de trois ou quatre Arabes parmi lesquels se trouvait un zélé vouahabite fraîchement débarqué du Nedjed, il passa devant la boutique d’un hindou banian, doué de la plus majestueuse corpulence et occupé à examiner attentivement ses livres de comptes. Le Nedjéen, qui n’avait jamais vu d’homme aussi gras, s’arrêta et dit de manière à être entendu de l’obèse négociant : « Quel beau morceau de bois pour le feu éternel ! »


Le banian, qui résidait depuis longtemps à Mascate, comprenait l’arabe et même le parlait de la façon incorrecte commune aux Hindous. Il leva la tête. « Pourquoi suis-je un morceau de bois destiné au feu éternel ? » demanda-t-il.


— Parce que vous êtes un païen.


— En vérité ! Vous pensez donc que tous les hommes, excepté les gens de votre secte, sont voués à l’enfer ?


— Assurément, répondit le Nedjéen.


— Cela est écrit dans votre coran, n’est-ce pas ? continua l’Hindou, affectant de ne pas voir les signes par lesquels Bâli l’engageait à se taire. Mais écoutez un peu ; je vais vous apprendre, moi, ce qui se passera au jour du jugement, et quel est le bois destiné au feu éternel. M’entendrez-vous avec patience ? » ajouta-t-il, car le vouahabite portait déjà la main à la garde de son épée.


Les assistants s’interposèrent pour empêcher toute violence, et le banian continua : « Voici ce qui arrivera au jour du dernier jugement. Dieu prendra place sur son trône de gloire et tous les peuples paraîtront successivement devant lui, « Quels sont ces hommes demandera-t-il quand les vouahabites seront amenés en sa présence. — Des musulmans, répondra l’ange de la justice. —Je vois parmi eux, dira le juge éternel, des meurtriers, des voleurs, des adultères ; celui-ci a pillé un village ; celui s’est enrichi aux dépens de la veuve et de l’orphelin ; qu’ils aillent au feu éternel recevoir le châtiment de leurs crimes ! Quant à ceux qui ont mené une vie pure, mon paradis sera leur récompense. » Juifs, chrétiens, parsis, se présenteront ainsi tour à tour. Les méchants seront envoyés en enfer, les bons iront au ciel. Pendant ce temps, nous demeurerons, nous autres banians, assis sur une petite colline écartée. Dieu, nous apercevant enfin, demandera aux anges qui l’entourent : « Quels sont ces hommes à l’aspect si tranquille et si doux ? — Des banians. — Ah fort bien ! Pauvres banians ! Ils n’ont jamais tué, jamais volé, jamais opprimé personne ; ouvrez-leur toutes grandes les portes du paradis. » Ils entreront ainsi tous au ciel ; et moi avec eux. Mais vous, continua-t-il en s’adressant au vouahabite, songez à ce que vous répondrez alors. » Le Nedjéen murmura une imprécation ; les biadites réunis dans la rue applaudirent en riant, et le marchand hindou se remit à ses comptes.


Quel charmant apologue on pourrait faire avec ce récit !


Le vouahabisme est donc plus absurde comme religion, et plus ridicule, plus inepte dans ses conséquences morales, que le sunnisme de Bokhara, tel que Vambéry nous l’a montré. On pourra remarquer aussi que Palgrave considère l’Arabe sédentaire comme supérieur à l’Égyptien, qui lui-même l’est au Turc d’Europe d’après son avis, tandis que Vambéry préfère le Stambouli ou le Turc de Constantinople au Turcoman et au Persan ; mais, à part ces dissidences, il y a un point fondamental sur lequel Vambéry et Palgrave sont parfaitement d’accord : ce sont les conséquences déplorables qu’a l’immixtion de la religion dans le gouvernement, ou la réglementation par l’État des choses qui ne concernent que la conscience. Les voix les plus autorisées et les plus respectées auront beau appeler « sophismes coupables toutes les phrases relatives à la liberté des opinions en matière d’enseignement, » et réclamer l’intervention du pouvoir contre l’erreur, la civilisation moderne refuse désormais d’accepter pour types et modèles de perfection, l’Espagne comme l’a faite l’Inquisition, Genève modelée par Calvin, l’Angleterre sous la tyrannie du Parlement-Croupion 11, la France gouvernée par le vertueux socialisme de la Terreur, Bokhara et Khiva sous l’administration des défenseurs de la foi, et Riad sous celle des zélateurs. Les supplices et la terreur engendrent le pharisaïsme, c’est-à-dire l’apparence de régularité qui naît de l’hypocrisie, et l’accoutumance aux pratiques extérieures qui font considérer comme secondaires les représentations de la conscience et de la morale. Telle est la leçon que Palgrave, l’ami des jésuites, rapporte de Riad, comme Vambéry l’a rapportée de Khiva et de Samarcande.


Les seules chances de salut qu’ait l’humanité sont, d’après eux, la croyance au libre arbitre et la tolérance religieuse.


A propos de l’opinion de Palgrave, que l’Arabie peut d’elle-même revenir au christianisme, pourvu que l’Europe ne s’en mêle pas, nous rappellerons que le cardinal Bonaparte vient, dans une lettre écrite au père Lion, directeur de la mission française à Mossoul, de se charger de tous les frais de l’impression d’une Bible orthodoxe, traduite en langue arabique.


Nous finirons cette introduction en donnant les dernières nouvelles qui nous sont parvenues des pays et des personnages que Palgrave nous a fait connaître.


Feysoul, mort probablement en 1867, a eu pour successeur son fils Abdalla. L’exercice du pouvoir a développé chez celui-ci tous les germes que nous a exposés Palgrave ; il en est sorti une tyrannie telle que le peuple s’est révolté depuis le Haça sur le Golfe Persique jusqu’à l’Asir sur la Mer Rouge. La conspiration populaire dénoncée dans ce volume a éclaté, ce qui est une preuve de la véracité de notre auteur, et, au mois d’août 1868, Saoud, à la tête de l’insurrection, assiégeait Abdalla dans Riad. Que d’éléments divers, opposés même, combattent pour lui ! La cause du fanatisme de l’intolérance et du fatalisme, va-t-elle encore l’emporter ?


Thoweyni 12, le sultan de Mascate, a été assassiné en janvier 1866 par son fils aîné Sélim. L’aimable jeune homme s’était assuré, à l’occasion de ce service, le concours des tribus fixées le long du Golfe Persique ; quand les chefs lui ont réclamé leurs salaires, il les a fait venir à Mascate, les a reçus dans le palais avec les plus grands honneurs, les a fait arrêter dans la cour et, au lieu de leur distribuer les dignités promises, il les a fait étrangler jusqu’au dernier, le 9 février. Bon mahométan ! Peut-être, pour l’excuser, dira-t-on que Sélim voulait punir son père d’avoir maltraité un de ses oncles ? Comment, avec de telles mœurs, la vengeance ne deviendrait-elle pas le plus saint des devoirs ? Quelle autre garantie de justice aurait-on dans des sociétés aussi démoralisées !


On crut alors en Europe que Sélim s’était aussi débarrassé du dernier de ses oncles, du sultan de Zanzibar. Au fait, ce sultan, Medjid, se trouvant menacé, s’est rapproché de l’Angleterre et, sous le prétexte de conclure une convention relative à la suppression de la traite des nègres, a envoyé une ambassade conduite par Rigby, consul de la Grande-Bretagne à Zanzibar, lors des voyages de Livingstone, de Burton et de Speke. La reine Victoria a reçu cette ambassade le 18 décembre dernier.


Et maintenant, dans ce jour de vœux universels, souhaitons au lecteur de prendre plaisir à ces récits et d’y puiser les graves leçons de douceur et de persévérance, de tolérance et de liberté qu’ils comportent.


J. Belin-De Launay.


Bordeaux, 1er janvier 1869.


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