Le comparatisme contemporain en science politique




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Olivier Giraud*


Le comparatisme contemporain en science politique :

entrée en dialogue des écoles et renouvellement des questions**


Introduction


Les territoires de la comparaison en science politique subissent depuis quelques années de profondes transformations notamment sous l'effet d'une croissance exponentielle de la demande en études et analyses comparatives. Les débats propres à l'arène du comparatisme en sciences sociales et les débats théoriques internes à la science politique se télescopent. Les objets de recherche de la comparaison et le rapport que cette méthode entretient à la construction théorique en science politique évoluent rapidement.

En premier lieu, on relève une forte diffusion des méthodes comparatives au sein de la discipline. De plus en plus, le champ de la politique comparée, originellement spécialisé dans la comparaison des régimes politiques - les institutions, les partis, etc. - est rattrapé par l'explosion des travaux comparatifs l'analyse des politiques publiques (Smith, 2000), du comportement électoral (Barnes, 1997) ou encore des politiques économiques (Hall, 1999). Les thématiques privilégiées de la recherche se renouvellent également. Les comparatistes ont analysé après-guerre la décolonisation, les fondements de la démocratie, des révolutions ou des mouvements sociaux - et continuent en partie à le faire (Apter, 1996; Mair, 1996). Aujourd'hui cependant, ils s'intéressent en priorité aux causes et aux conséquences de la globalisation, aux différentes formes nationales ou régionales du capitalisme contemporain (Held, et al., 1999; Hirst, Thompson, 1997; Kitschelt, et al., 1999; Scharpf, 2000a), à l'affaiblissement des Etats-nations (Rose, 1991, p.458; Tilly, 1992, p.373), l'internationalisation des scènes politiques (Landman, 2000, p.217-220) et reposent la question de la convergence des systèmes politiques nationaux (Hassenteufel, 2000, p.122; Surel, 2000).

La remise en cause contemporaine de la validité des frontières nationales, de leur caractère suffisamment discriminant pose de plus un problème concret aux approches comparatives en science politique, construites avant tout autour de la frontière nationale comme principale norme de distinction. La comparaison permet ou plus exactement, impose "(...) à la fois [d']assimiler et [de] différencier par rapport à un critère" (Sartori, 1994, p.22). Si aujourd'hui, conformément au diagnostic précocement posé par Richard Rose, "la question critique consiste à savoir dans quelle mesure l'idée d'Etats opérant en parallèle, indépendamment les uns des autres est une idée érodée par les transformations du système international" (Rose, 1991, p.458), alors la science politique comparée devrait reconstruire ses catégories les plus fondamentales. Les gouvernances nationales s'affaiblissent, alors que les contraintes internationales prennent toujours plus de poids et, que les processus de diffusion de références culturelles, de valeurs, de controverses politico-scientifiques, de recettes ou de formes institutionnelles gagnent toujours du terrain. Dès lors la politique comparée est confrontée de manière renforcée au "problème de Galton" au terme duquel on ne peut comparer des situations que si elles sont indépendantes les unes des autres (Ross, 1997, p.61). Avant de comparer aujourd'hui, il faudrait alors "isoler la diffusion des autres causes de variations entre les systèmes sociaux" (Peters, 1998, p.42), autrement dit, interroger en même temps que le renouvellement des problématiques, le renouvellement des méthodes.

Les évolutions qui affectent les constructions théoriques sont aussi importantes. Les ambitieux projets conduits au temps de "l'âge d'or du comparatisme" (Mair, 1996, p.313) dans le but d'isoler les trajectoires vers le développement politique, dans le contexte d'un système politique universel, sont abandonnés depuis longtemps (Seiler, 1982). Le comparatisme est une famille de méthodes mises en œuvre par des chercheurs qui contribuent principalement à un programme de recherche théorique propre (Lichbach, Zuckerman, 1997a). L'insertion du comparatisme sur les différentes scènes théoriques de la discipline s'est transformée. Les tenants des courants des choix rationnels, néo-culturalistes, socio-historiques, ou encore les différents courants rattachés au néo-institutionnalisme recourent abondamment aux méthodes du comparatisme et contribuent à la discussion théorique en cours en ce domaine. Plus encore, un grand nombre des chercheurs ont entrepris d'ouvrir leurs références théoriques mais aussi de renouveler les méthodes de la comparaison auxquelles ils ont habituellement recours (Lichbach, 1997; Thelen, 1999).


Ces évolutions parallèles des objets et des approches posent une série de questions auxquelles nous nous efforcerons d'apporter des éléments de réponse. La principale de ces questions consiste précisément à s'interroger sur le rapport entre renouvellement des thématiques d'analyse et renouvellement des approches théoriques. L'éclatement contemporain des discussions comparatives au sein de la plupart des scènes théoriques de la discipline doit-il être interprété comme un affaiblissement ou une évolution positive de la comparaison ?

Nous nous efforcerons de répondre en trois temps à ces interrogations. En premier lieu, nous proposerons un bilan des débats méthodologiques sur le comparatisme jusqu'au milieu des années 90. Il s'agira de comprendre si et en quoi les règles de la démarche comparative en science politique poussent à respecter des opérations cruciales dans la mise en œuvre de la stratégie de recherche, qui impliquent de ce fait un ou des formats particuliers de questions de recherche.

Nous considérerons ensuite les conséquences de la transformation de l'insertion du comparatisme dans la discipline. La comparaison sert pour certains avant tout à expliquer des phénomènes politiques complexes au moyen de l'analyse de l'influence de différents types de variables (Sartori, 1994, p.20), pour d'autres elle sert d'abord à fonder des classements ou des catégories (Seiler, 1994, p. 104) ou encore à partir à la recherche des "conséquences des variations observées" (Rose, 1991, p.447)1. L'ouverture actuelle du champ de la comparaison en science politique et le renouvellement de sa place dans les différentes scènes théoriques de la discipline nous invitent à tenter de comprendre si le comparatisme profite de cette opportunité pour reconstruire l'espace heuristique qui était le sien. En la matière, nous nous intéresserons ici avant tout aux approches comparatives récentes qui, en tentant de métisser les approches, ambitionnent un renouvellement radical du regard et de l'analyse.

Enfin, les transformations contemporaines des débats en science politique autour de la question de la globalisation, de la remise en cause des capacités de régulation des Etats-nations ou encore de l'intense développement des phénomènes de diffusion culturelle, institutionnelle ou politique constituent un défi aux approches et aux méthodes du comparatisme. L'interpénétration croissante des institutions et des idées questionne l'analyse cross countries. Les avancées théoriques les plus récentes permettent-elles de trouver des réponses satisfaisantes aux nouvelles questions ?


1. Principaux enjeux méthodologiques dans les approches comparées en science politique


L'importance des problèmes traités - des fondements de la démocratie à l'analyse des causes des guerres -, l'ampleur des zones géographiques, des aires culturelles et des périodes historiques considérées - des sociétés palatiales de la haute Antiquité à la société de l'information - interdisent de dresser un inventaire des apports de la science politique comparée qui ne serait pas trop outrageusement lacunaire2. Remarquons cependant que l'analyse des systèmes politiques a conduit les politologues à comparer aussi bien des institutions, que des histoires ou des cultures. Le comparatisme en science politique s'est ainsi plongé au cœur des débats et des lignes de fracture qui dans toutes les sciences sociales divisent les comparatistes. L'identification des universaux pertinents qui rendent possible la comparaison et des différences porteuses d'explication sont, comme dans les autres sciences sociales, les questions centrales de la comparaison. Pour mesurer l'évolution des débats méthodologiques, rappelons pour commencer que le clivage individualisation - universalisation a longtemps représenté un horizon qui semblait infranchissable.


En la matière, la plupart des politologues comparatistes identifient deux logiques principales de démonstration. Charles Ragin nomme celles-ci "stratégie comparative centrée sur les cas" et "stratégie comparative centrée sur les variables" (Ragin, 1987), Jean Blondel identifie pour sa part stratégie "inductive" et "déductive" (Blondel, 1994, p.11-12), alors que Jean Leca (Leca, 1992, p.455) convoque deux "matrices", une wéberienne et une durkheimienne de la comparaison.

En premier lieu, la logique comparative centrée sur les cas a pour programme de sélectionner un petit nombre de cas et de les analyser de manière intensive. Le traitement des variables explicatives est le plus souvent de nature qualitative ; leur présentation se fait sous une forme interprétative, compréhensive - en référence à Weber. Les configurations de variables isolées pour chacun des cas sont resituées dans leur contexte spatial et temporel. La logique démonstrative est celle de la réflexion sur des causalités complexes. Assumant le risque de "patauger dans la réalité" (Blondel, 1994, p.11), cette démarche souvent inductive ancre sa scientificité dans différentes stratégies heuristiques, définies par John Stuart Mill dès le milieu du XIXe siècle [Mill, 1852 #900].

La pratique classique de l'expérimentation - un groupe reçoit un principe actif, un second groupe, en tout point semblable, reçoit un placebo - (méthode des différences) est difficilement applicable en science politique parce que les cas à comparer présentent toujours un grand nombre de différences (Murray Faure, 1994, p.312-313). Il y a trois façons de contourner cette difficulté. La méthode des conditions communes3 consiste à partir à la recherche des conditions en présence dans différents cas présentant un phénomène commun à expliquer - la prise du pouvoir par un parti fasciste ou la corruption de l'élite politique par exemple. Ces conditions sont alors identifiées comme potentiellement explicatives. Cette méthode n'établit cependant pas forcément la causalité entre la ou les variables explicatives retenues et le phénomène à expliquer : il se peut que les conditions communes identifiées soient surdéterminées par d'autres facteurs propres à tel ou tel cas. Plus encore, cette méthode pousse à se concentrer sur les cas dans lesquels le phénomène en question s'est produit et à rejeter les cas, présentant potentiellement des conditions similaires, mais dans lesquels le phénomène à expliquer n'est pas intervenu (Kriesi, 1994, p.35; Ragin, 1987, p.36-39). La méthode indirecte des différences4 est en revanche précisément capable d'élargir le champ de l'investigation aux cas qui ne présentent pas le phénomène à expliquer. Le chercheur se pose alors la question de savoir si les conditions communes identifiées comme les causes du phénomène à expliquer sont bien absentes de cas - potentiellement similaires -, dans lesquels le phénomène à expliquer est lui aussi absent. La démonstration se trouve infirmée ou confirmée par ce second test. Enfin, la méthode des résidus est comprise par Mill comme une approche configurative ; il ne s’agit pas de travailler sur des éléments de causalité pris et compris isolément. Charles Ragin recommande d'utiliser ces méthodes avec pragmatisme, en les combinant de manière à maximiser les chances d'isoler les facteurs de causalité (Ragin, 1987, p.43).

L'intérêt de la stratégie inductive pragmatique est qu'elle permet de découvrir des relations explicatives utiles à la construction théorique (Hassenteufel, 2000, p.121), mais aussi de procéder à des analyses intensives produisant des démonstrations situées, qui font preuve en rendant raison d'abord à la complexité d'un petit nombre de cas et à l'ancrage national ou historique des catégories d'analyse. L'effort essentiel de la démarche centrée sur les cas est de prendre le risque de la comparaison, d'accepter de procéder à des rapprochements entre des catégories, des phénomènes, des mécanismes, de manière contrôlée, donc sans omettre de signaler ce qui fonde écarts et différences, sources véritables de l'analyse.

Les approches centrées sur les variables analysent simultanément un nombre plus important de cas et privilégient la généralisation à la volonté de rendre raison à la complexité (Ragin, 1987, p.43). Plus le nombre de cas considéré est important, plus grand est le risque encouru de procéder à des généralisations abusives : "Cette méthode de comparaison requiert un plus haut niveau d'abstraction dans sa spécification des concepts de manière à inclure autant de pays que possible" (Landman, 2000, p. 24). En contrepartie, cette méthode présente l'avantage de permettre : "le contrôle statistique -lui-même susceptible d'éliminer des explications alternatives-, mais aussi (…) de couvrir un nombre extensif de pays, (…) de procéder à des inférences fortes et (…) d'identifier des pays 'déviants5'" (Ibid). Cette méthode est avant tout déductive et parvient à valider, invalider ou amender des hypothèses tirées de la théorie, notamment grâce aux 'cas déviants'.

Pour garantir l'efficacité de ce type de test, il faut cependant procéder à une construction judicieuse des termes de la comparaison. Le concept d'échelle d'abstraction défini par Giovanni Sartori reste le plus éclairant. Il permet de "lier les universels aux particuliers, d'organiser nos catégories sur une échelle d'abstraction, dont la règle de base de transformation (agrégation en remontant, spécification en descendant) est que la connotation (intention) et la dénotation (extension) des concepts est inversement corrélée. Ainsi, pour rendre un concept plus général, c'est-à-dire augmenter sa capacité de mobilité, on doit réduire ses caractéristiques ou propriétés. D'autre part, pour rendre un concept plus spécifique (adéquat par rapport au contexte), on doit multiplier ses propriétés ou caractéristiques" (Sartori, 1994, p.32). En respectant cette procédure, la comparaison reste située - Richard Rose parle de "bounded variability" (p.447) -, contrôlée. La mobilisation de variables dépendantes et indépendantes abstraites et leur application à un grand nombre de cas n'entraîne donc pas forcément une perte de contrôle intellectuel, compréhensif sur les mécanismes attendus de la causalité6.

La stratégie centrée sur les variables, pour rester crédible se voit donc contrainte de procéder à un travail de contextualisation intense des variables utilisées. En réponse à cette exigence, des stratégies de rupture avec le dilemme cas - variable ont été développées récemment. La première d'entre elles consiste à cumuler un grand nombre d'études de cas approfondies de manière à simultanément disposer du caractère intensif de la connaissance sur chacun des cas, tout en accumulant un grand nombre de cas, afin de tester à grande échelle les configurations de variables explicatives de différents phénomènes (Luebbert, 1991; Ruschemeyer, et al., 1992). La seconde stratégie, développée par Ragin, combine analyse des configurations causales et analyse statistique. Il s'agit de conserver un niveau satisfaisant de contextualisation des variables tout en multipliant le nombre des cas considérés. La méthodologie de Ragin identifie d'abord des configurations larges de causes et d'effets qui sont simplifiées au moyen de l'algèbre booléenne pour aboutir à des configurations causales de quelques facteurs, testées sur un nombre important de cas [Ragin, 1987 #564; Ragin, 1996 #277].

Les tentatives consistant à surmonter l'opposition entre stratégie centrée sur les cas et stratégie centrée sur les variables évoquées ici n'épuisent pas la variété des démarches employées par les politologues qui construisent des recherches comparées. Il s'agit aujourd'hui d'échapper à l'espace heuristique de la comparaison8 (Frognier, 1994, p.76; Tilly, 1984, p.81 et s.) comme s'il fallait sortir d'une longue phase d'introspection des approches comparatives en science politique : "la comparaison est possible (et souhaitable) mais à la double condition de ne pas rechercher à tout prix une méthode idéale respectant scrupuleusement l'ensemble des critères de scientificité, tout en s'efforçant de maîtriser les dérives possibles (…)" (Hassenteufel, 2000, p.124). Comme d'autres méthodes, la comparaison fournit, si l'on en fait un "usage raisonné", un guide qui permet de construire une démarche adaptée à une question précise en toute conscience des écueils liés aux différentes stratégies de recherche. La plupart des recherches comparées contemporaines ont ainsi entrepris un tournant "constructiviste" : des démarches comparatives spécifiques sont créées en fonction de la nature de la question de recherche adressée, de l'objet de recherche construit et des cas empiriques disponibles (Ibid). Cette position pragmatique permet souvent au comparatisme de gagner du terrain.

Elle est cependant également, dans de nombreux cas, un renoncement. Certains évoquent les "juxtapositions" d'études de cas ou d'études comparatives d'un petit nombre de nations, sans qu'aucune forme de standardisation des études soit respectée (Page, 1995). D'autres critiquent les difficultés d'un grand nombre de travaux à manier les universaux qui de ce fait fluctuent entre renoncement à une véritable comparaison et création abusive de catégories ou de généralisations (Rose, 1991, p.450-451).

La richesse des travaux comparatifs contemporains est grande cependant. De toutes parts, des recherches récentes s'efforcent avec succès de renouveler les méthodes et d'inventer de nouveaux regards comparatifs.

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